Mamadou Mota : « Le Cameroun est un pays en pilotage automatique »

Dans un entretien accordé à nos confrères de Muntunews Cameroun, Mamadou Mota, premier vice-Président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) se confie sur son combat pour la démocratisation du Cameroun.

Mamadou Mota - capture vidéo

Le 05 février dernier vous avez été libéré après 1 an 8 mois et 4 jours d’incarcération. Comment vous-êtes-vous senti ?

Mamadou Mota : Je récupère tout doucement. C’était la prison. Comme j’aime le dire, la prison c’est un peu comme une rivière : vous ne pouvez pas la traverser sans vous mouiller. Mais ça va.

C’est la faute ou l’impréparation qui vous y amène qui fait votre prison. Lorsque vous ne vous reprochez de rien, psychologiquement, moralement, rien ne peut être entamé.

Les revendications qui vous ont conduit en prison avec de nombreux autres militants et sympathisants du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun n’ont pas porté leurs fruits. Quel est le sentiment qui vous anime à ce sujet ?

Dire que ces revendications n’ont pas porté de fruits c’est une négation de tous ces efforts. Je crois que les résultats sont là. Vous avez vu, le Grand Dialogue a été convoqué.

Ne dites pas que monsieur BIYA l’a convoqué parce qu’il n’avait pas une pression sur lui ! Ce n’est pas parce qu’il le voulait.

La preuve, c’est que dix mois après ce simulacre de Grand Dialogue, BIYA n’a fait aucun pas sur toutes les résolutions. Aujourd’hui, tout piétine. Vous voyez Ngarbuh, les soldats qui ont déserté par millier, des enfants qui ont été assassinés à l’école à Kumba…

Il ne l’a pas convoqué parce qu’il le voulait. Vous avez vu ELECAM qui commence à faire un contournement des mesures que nous avons demandées afin d’assainir le climat au Cameroun.

Notre lutte n’est pas vaine. Et je puis vous le dire : tout effort orienté vers la démocratisation d’un pays ne saurait être vain.

Personne ne pouvait imaginer que la lutte contre la traite négrière aiderait à y mettre un terme. Cette lutte pour la démocratisation effective du Cameroun entamée en 2018 portera ses fruits.

Rassurez-vous, le chemin se fait en marchant. Ce n’est pas en restant sur place que le changement viendra nous trouver. Avec les lunettes que j’ai, je vois le changement.

À vous entendre, on peut croire que les lignes ont bougé après ces revendications

Les lignes ont bougé. Paul BIYA n’a pas libéré les gens parce qu’il voulait les libérer. Il va libérer ceux qu’il garde encore et les lignes vont toujours bouger.

On ne saurait conduire une dictature pendant 40 ans et croire que, parce qu’on va continuer à montrer la prison comme une menace, parce qu’on va continuer à arrêter et embrigader, les luttes pour les libertés humaines vont s’arrêter.

Ça va continuer et avec la détermination qu’on n’a jamais eue. Plus la répression sera cruelle, plus notre ardeur à continuer sera raffermie. Qu’il en soit rassuré.

Si c’était à refaire, le referiez-vous ?

Je le referai et avec fierté. Si moi, je meurs sous le coup d’une balle du dictateur ou parce que les traitements inhumains ont eu raison de ma vie, je m’en irai tout joyeux.

Dans tous les villages du Cameroun aujourd’hui, la soif et la faim sont endémiques, se soigner est un défi, avoir de l’électricité est difficile, tout le monde croupit dans la misère absolue.

Certaines élites, pour des intérêts égoïstes, enfonce leurs populations dans la souffrance extrême. Regardez ces ministres, ils sont obligés de se faire évacuer pour pouvoir se soigner aux frais du contribuable.

Des petits enfants qui meurent en milliers, de paludisme et de malnutrition dans l’Extrême-Nord ont-ils été évacués un jour, ne serait-ce que dans un hôpital de référence ici au pays ?

Tout le monde souffre de la mal gouvernance de Paul BIYA. Quand la route est mauvaise, elle est mauvaise pour tout le monde.

On n’a jamais humanisé la dictature. On n’a jamais humanisé l’apartheid. On n’a pas humanisé la traite négrière. Certains disent « le renouveau est mauvais, mais on peut le changer de l’intérieur ».

On ne l’a pas fait pour la traite négrière ni pour le colonialisme. Il faut l’abattre, parce que c’est un système qui n’aime pas l’homme, méprisant du bien commun. C’est un système qui tue.

Au regard de l’attitude d’anciens camarades d’infortune, des observateurs pensent qu’ils auraient été « achetés » par le pouvoir. Avez-vous jamais été approché par les autorités camerounaises ou françaises à cet effet ?

Ils n’ont rien à me donner. Par ailleurs, je ne suis pas un vulgaire opposant qui va dire qu’il a rencontré un ambassadeur parce qu’il veut avoir de la compassion de ses concitoyens. Et même si j’en ai rencontré un, je ne dirai jamais le contenu de nos conversations.

Hormis ceux qui ont ouvertement exprimé leur divorce avec votre parti, pensez-vous être sur la même longueur d’ondes que vos alliés de 2018 ?

Si certains sont partis, c’est leur choix. Si certains sont restés c’est parce qu’ils croient encore à ce pourquoi ils ont été emprisonnés. Je suis de ceux qui croient que la liberté est la chose qu’on ne peut arracher à un humain.

Aux lendemains du décès du Président Idriss DEBY ITNO du Tchad, plusieurs ont mal vue et mal pris la présence plutôt ostentatoire et décomplexée du président français aux côté du fils du défunt, qui de fait, succède à son père sans légitimité constitutionnelle. Quel est votre point de vue sur la démarche des autorités françaises dans cette crise tchadienne ?

En Pro-Démocrate, j’ai toujours dit aux autorités françaises de revoir leur coopération avec l’Afrique francophone. Nous ne sommes plus dans les années 60.

Ces dictateurs qu’ils ont maintenus au pouvoir pendant longtemps et par plusieurs méthodes n’ont ni aidé la France, ni aidé ceux qui peuvent se revendiquer aujourd’hui de la Francophonie.

Ces dictateurs n’ont jamais été enclins à l’amour, ni à la prospérité de leurs nations. Au contraire, ils ont profité de leur position pour s’enrichir, enrichir leurs familles, ont établi des régimes tribaux et dictatoriaux qui reposent essentiellement sur leurs clans. La Démocratie ne doit pas être quelque chose qu’on quémande.

Des observateurs annoncent des jours sombres au Tchad. Faudrait-il craindre pour les institutions au Cameroun dans un cas de figure similaire ?

Personne ne sait ce qu’il se passera demain. Mais lorsque nous avons constitué et construit une nation forte, est-ce que nous devrons avoir peur de la mort d’un individu ? La nation, la République ne doit pas être attachée à l’image d’un individu.

Une nation, ce n’est pas un individu. Les cimetières sont pleins de gens qui ont révolutionné le monde. Est-ce que le Tchad va s’arrêter de fonctionner parce que monsieur DEBY est mort ? Non.

Mais ce que nous souhaitons, c’est qu’il n’y ait pas une succession dynastique. Que le peuple tchadien choisisse le dirigeant qu’il veut.

On vous sait proche de monsieur Maurice Kamto, le président national de votre parti. Vous êtes ingénieur, et lui juriste de formation. Deux mondes, en effet, distincts. Qu’est ce qui explique cette proximité et cette convergence et vues entre vous ?

J’ai vu en lui quelqu’un dans les pas de qui je peux marcher, quelqu’un qui a une vision pour faire du Cameroun un lion d’Afrique, pour faire du Cameroun ce leader de la CEMAC que les autres ont enfoncé.

Avec un homme comme le Président Kamto, je suis sûr que le Cameroun reviendra sur la scène internationale, que la faim sera un point sombre dans le rétroviseur de la marche vers le développement du Cameroun. Ce qui nous rapproche ce sont les idéaux, il y a la personne et il y a le projet de société du parti.

À l’initiative de certains partis d’opposition, des consultations ont été ouvertes en vue d’une éventuelle réforme du système électoral au Cameroun. La réponse du RDPC n’a pas tardé. De l’avis de monsieur le Ministre d’État, Jacques Fame Ndongo, membre du comité central dudit parti, porter un tel projet relèverait de la prérogative du Parlement seul. Quel commentaire cela vous suggère-il ?

Est-ce qu’il y a un parlement ? Monsieur Fame Ndongo a toujours été comme ça. Un monsieur plein de haine, de tribalisme ! Demandez à ce même monsieur.

Depuis qu’il a construit l’université de Maroua, combien d’amphi y a-t-il ? On fait louer à plus de 100 millions par mois les locaux de l’université de Maroua. Est-ce qu’on a construit ici ?

Un monsieur plein de haine. Il sait que c’est avec le RDPC qu’il a tout eu. Il ne peut pas permettre que l’on mette sur pieds une loi consensuelle pour une démocratisation réelle de ce pays, et qui pourrait entrainer l’alternance et la perte de ses privilèges.

Quand un monsieur, un professeur, affirme que Paul Biya est son créateur. Et Dieu alors, il est quoi dans sa vie ? Un monsieur qui a perdu complètement la raison.

Ce monsieur ne mérite pas d’être cité dans une conversation entre Hommes civilisés. Ceux qui ont fait que le Cameroun sombre aujourd’hui, ce sont des gens comme Fame Ndongo.

Écoutez son discours par rapport au problème anglophone, ses prises de positions. Qui a insulté les enseignants de Bamenda ? Ce sont des messieurs comme ça.

Vous pensez qu’un tel monsieur sera pour qu’on mette sur pieds une loi consensuelle pour une démocratisation réelle de ce pays, qui pourrait conduire à l’alternance et la perte de ses privilèges ? S’il perd son poste, que pourra-t-il faire d’autre ?

On ne saurait donc compter sur le parlement qui, selon vous, est acquis à la cause du pouvoir ?

Il y a qui au parlement ? Monsieur Cavaye Yeguie,  depuis que l’on tue des gens au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, l’avez-vous entendu faire allusion à ce massacre, à cette guerre ? On a perdu 1000 soldats. 1000 autres ont déserté. Cavaye Yeguie s’est-il prononcé ?

Mais quand vous avez une caisse de résonnance où tout ce qu’on fait, vient de la présidence et roule comme s’il on était sur une piste de ski, pensez-vous qu’il y a un parlement ? On n’a pas de parlement !

Le niveau d’éducation de nos députés, leur capacité de compréhension des choses futures est très bas. Il faut qu’on se le dise. Et c’est fait à dessein, car on ne veut pas que des intellectuels s’intéressent à la chose publique.

Que pensez-vous du lamido de Rey Bouba, Sa Majesté monsieur Aboubakary Abdoulaye qui compte parmi les autorités les plus influentes dans le septentrion ? A-t-il, selon vous, une posture de démocrate ?

Les lamibé sont issus de dynasties. Ce sont des gens qui n’ont jamais compris que parfois il peut y avoir des voix discordantes. Vous pensez que la démocratisation de notre nation peut passer par ces personnes ? J’en doute très fort.

M. Aboubakary Abdoulaye est pourtant membre du Sénat, organe dont il assure la vice-présidence…

…et comment est-il arrivé à cette position ?

Comment y est-il arrivé, selon vous ?

Eh bien, leur créateur est là.

Parlez-nous des structures féodales au Nord du Cameroun, et de leurs impacts sur la vie des jeunes gens, particulièrement des jeunes filles.

Les chefferies traditionnelles, de par leur constitution et leur évolution dans le temps, ont toujours été des endroits où des jeunes filles sont embrigadées, sont mariées de force. Dans ce genre de contexte, ce que je demande, c’est l’ouverture de cette féodalité à l’évolution du temps.

Il y a des choses qui ne peuvent même pas être dites par un homme politique à ce sujet. J’en appelle aux ONG pour qu’elles cherchent à savoir comment vivent les jeunes filles dans ce genre de milieu qui sont d’ailleurs des milieux fermés.

Mais des informations que j’ai de sources sures, attestent qu’il y a des choses inacceptables, qui s’y passent, des choses inacceptables au 21e siècle. Il y a encore des jeunes filles considérées comme des esclaves !

Je le dis, et je pèse mes mots : il y a des jeunes filles qui sont considérées comme des esclaves ! Et cela est inacceptable pour notre temps !

Ces jeunes filles sont envoyées en mariage contre leur gré…

…même pas envoyées en mariage. Envoyées chez le chef pour qu’elles lui taillent les ongles ; envoyées chez le chef pour qu’il les utilise à sa guise. Il y a des choses que je ne peux exprimer ici, car ça fait mal.

Quel regard avez-vous sur le Cameroun actuel ?

Le Cameroun est un pays qui est mis en pilotage automatique. On n’a pas de Président de la République, on n’a pas de Président du Sénat, les hauts gradés de l’armée sont tous devenus des milliardaires. Ils sont tranquilles ; ils observent les Camerounais qui ont adopté la misère comme quelque chose de normal.

Les jeunes se disent : « On va faire comment ? ». Mais je dis : le motif d’indignation sera là. Chacun, en ce qui le concerne, se lèvera un jour et dira « Il faut que ça change ».

Ça ne va pas continuer de toutes les façons. Regardez, concernant l’indice du développement humain, où en sommes-nous ? Tous les indicateurs sont au rouge !

Regardez autour de vous. Combien de maisons sont en matériel définitif ? Qu’en est-il de l’accès à la santé, à l’éducation ? Vous verrez plusieurs filles aujourd’hui dans des salons de couture, plusieurs garçons dans des garages – personne ne sait pour dépanner la voiture de qui.

Vous dites : le Cameroun « n’a pas de président de la République ». Que voulez-vous dire par là ?

Où est-il ? Quand l’avez-vous vu la dernière fois ? Et que fait-il ?

La communication présidentielle montre pourtant régulièrement des images où l’on semble bien voir Paul Biya accorder des audiences à des ambassadeurs.

Est-ce que le rôle d’un président de la République c’est de recevoir des gens en audience, des diplomates qui sont en fin de séjour ? Où est-il pendant que Boko Haram tue ? Ça fait plus de quatre ans. Avez-vous entendu…mais le président nigérian, lui, il est allé à Baga [Nord du Nigéria, ndlr.] !

Baga c’est au cœur de Boko Haram. Il y est allé. Le président de la République est le chef de l’armée. L’avez-vous déjà vu à Bamenda ? On vous dira qu’il parle à travers…il n’y a que Dieu qui parle à travers des Hommes et des anges.

Mais lui, Paul Biya, il n’est pas Dieu ! Cessons de créer des mythes. L’humanité c’est la chair. Nous sommes tous égos du point de vue du droit. Nous le sommes au regard de la mort.

Peut-être nous dira-t-on : « Courrez. Les uns arriverons en premier, les autres seront les derniers ». Mais dans une République, il n’y a pas d’impuissance. On ne doit pas dire « on va faire comment ».

La responsabilité de notre pays incombe à nous tous, surtout à ceux qui dorment tranquillement et qui croient que le changement viendra avec le « Notre Père ».

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