[Tribune] Caroline Meva : « La recherche des solutions contre l’émigration clandestine ne demande pas à traiter hypocritement les conséquences »

Dans un article paru le 05 août 2021 sur Sentract à propos de la mort dans le désert de la compatriote Isabelle Mpouma, l'écrivaine analyse toutes les facettes de l'immigration clandestine. Elle souhaite que la situation des pays africains s'améliore et propose un meilleur avenir à ses jeunes...

 

Caroline Meva - capture photo

Ci-dessous, l’intégralité du texte.

Morte dans le désert : les causes de l’émigration clandestine de l’Afrique vers l’Europe

Une vidéo publiée le 02 août 2021, devenue virale sur la toile, montre en direct l’agonie d’Isabelle Mpouma, une Camerounaise mère de deux enfants, habitant le quartier Beedi, coiffeuse au marché de la Cité des Palmiers à Douala. Ses compagnons de voyage vers l’Europe (une quarantaine de personnes), ont été contraints de l’abandonner dans le désert, en plein milieux de nulle part, et de poursuivre leur chemin, afin de ne pas mettre en danger la vie des autres membres du groupe. Tout simplement pathétique, révoltant, incompréhensible ! Cette Dame est une énième victime parmi des centaines, des milliers d’autres victimes de l’émigration clandestine qui perdent la vie quotidiennement dans le désert, les naufrages dans la Mer Méditerranée, et dont les plages se sont transformées en immenses cimetières à ciel ouvert. La question qui s’impose à tous est : POURQUOI ?

Qu’est-ce qui peut pousser une personne saine d’esprit à se lancer dans cette entreprise hasardeuse au péril de sa vie, et qui ressemble à un semi-suicide ? Que faire pour mettre fin à ce phénomène dramatique ? A cet effet, certains optent pour la facilité en dénonçant et en condamnant l’irresponsabilité, la folie de ceux/celles qui se lancent dans cette dangereuse aventure, en les exhortant, au vu des nombreux morts qui jalonnent ce parcours, à revenir à la raison et à y renoncer. D’autres, à l’instar du dispositif européen Frontex, s’ingénient à restreindre les flux migratoires en refoulant les migrants hors des frontières de leur continent. Mais toutes ces initiatives se sont avérées inefficaces comme un coup d’épée dans l’eau, et au contraire, le phénomène migratoire prend de l’ampleur d’année en année. La raison de cet échec est simple : les uns et les autres se focalisent sur les effets de ce phénomène, tout en occultant ses déclencheurs. Les Africains émigrent en Europe, légalement ou non, soit par nécessité, soit par mimétisme, dans l’expectative d’une vie meilleure. Ils comptent y trouver ce qui leur fait cruellement défaut dans leur pays d’origine, notamment, le respect des droits de l’homme et des libertés individuelles, le respect de la vie et de l’humain, la sécurité sociale, l’accès à la santé, à l’éducation, les nombreuses allocations sociales, un emploi même au noir et dans des mauvaises conditions, qui leur permet de soutenir financièrement leurs familles restées au pays. L’émigration découle de facteurs endogènes et exogènes.

Les causes endogènes de l’émigration

L’on distingue l’émigration par nécessité, et l’émigration par mimétisme. – L’émigration par nécessité est celle que l’on entreprend par désespoir, lorsqu’on a touché le fond ; qu’on n’attend plus rien de la vie ; qu’on estime n’avoir plus aucune perspective d’avenir ou quand on s’estime déjà « mort » socialement. Par instinct de conservation, on tente un dernier baroud d’honneur en entreprenant le voyage de la mort et de l’ultime espoir, même si on a moins de 50 % de chances de réussite, on tente quand même sa chance. L’on s’engage dans cette aventure périlleuse parce que les conditions de survie ne sont plus garanties dans son pays d’origine à cause d’une précarité et d’une insécurité généralisées, qui rendent la vie impossible ; insécurité politique, du fait de régimes dictatoriaux liberticides, avec comme corollaire les violences, les injustices, les abus multiformes et les persécutions ; insécurité économique et sociale avec la paupérisation des populations, la mal gouvernance, fléau endémique dans les pays d’Afrique, qui se caractérise par la corruption, le clientélisme, le népotisme, le tribalisme, lesquels excluent une bonne frange de la population des circuits du développement ; difficultés d’accès aux besoins fondamentaux tels que la santé, l’emploi, l’eau, l’électricité, l’éducation ; les conséquences des catastrophes climatiques telles que les inondations, la sécheresse, l’érosion, les famines ; les problèmes sécuritaires liés aux conflits, aux guerres. Ces sinistrés de la vie vont grossir les rangs des demandeurs d’asile et des émigrés économiques en Europe.

– Les émigrés par mimétisme sont ceux qui n’ont pas de soucis économiques, exercent un métier, ont un emploi stable, mais se laissent tenter par le mirage de l’Occident, entretenu par les citoyens de la diaspora, ceux qui ont réussi leur « traversée », légale ou non, et qui, de retour au pays ou à travers les réseaux sociaux, en mettent plein la vue à ceux qui y sont restés, étalent ostensiblement leur fortune supposée, prétendent mener grand train, rouler carrosse, arborent des vêtements et des accessoires de luxe devant leurs fans et leurs followers béants d’admiration. Ceux-ci se mettent à rêver, eux aussi, d’aller en Europe par tous les moyens, afin d’y mener une vie de pacha comme leurs idoles. Leurs vedettes ne leur montrent que la face dorée de l’Europe, qu’elles présentent comme un pays de cocagne, où il suffit de se baisser pour ramasser des richesses à la pelle. Pour préserver leur ego surdimensionné, ils omettent de leur présenter le vrai visage de l’Europe, celui du chômage déshumanisant, du travail au noir quand on est sans-papiers, des journées de travail harassantes pour gagner le moindre sou, des appartements étroits, de l’individualisme, etc. Feue Isabelle Mpouma s’est probablement retrouvée dans cette catégorie.

Les causes exogènes de l’émigration

Elles découlent de la main-mise hégémonique des grandes puissances, des institutions monétaires internationales et des sociétés multinationales sur la politique et les économies africaines. Ils instaurent des termes de l’échange inégaux voire abusifs, un système de la dette inique, qui ont pour résultat d’appauvrir davantage les États africains et à de les maintenir sous leur domination. À titre d’illustration, la Centrafrique la RDA, le Niger et les autres pays du Sahel possèdent d’immenses richesses minières, mais paradoxalement, ces pays sont classés parmi les plus pauvres d’Afrique ; leurs richesses profitent essentiellement aux puissances occidentales, aux sociétés multinationales et à leurs partenaires locaux ; les États africains n’en perçoivent que la part congrue, et leurs populations croupissent dans la misère. En définitive, dans la recherche des solutions contre l’émigration clandestine, tant qu’on se concentrera hypocritement à traiter les conséquences, les mêmes causes produiront les mêmes effets, et le phénomène perdurera. La solution idoine serait de s’attaquer résolument aux causes sus-évoquées.

Caroline Meva

Écrivaine

 

Newsletter :
Déjà plus de 7000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Le Bled Parle à ne pas manquer !