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[Tribune] Caroline Meva : « la surenchère de la France sur le retrait de ses troupes au Mali sonne comme un caprice d’enfant privé de son dessert favori »

Caro Meva

La France a décidé de retirer ses troupes au Mali, suite au coup d’état qui a eu lieu le 24 mai 2021, contre le président et le premier ministre de transition. Carole Meva écrivaine analyse froidement et objectivement cette situation. Elle pense que c’est une grave erreur pour les français, qui va précipiter la chute de la Françafrique.

Caro Meva
Caroline Meva – Capture photo

 

Ci-dessous, l’intégralité de la tribune.

Le retrait par la France de ses troupes au mali serait une erreur tactique : voici pourquoi.

 L’information est amplement relayée dans les médias du monde entier depuis quelques jours : la France menace de retirer ses troupes au Mali, en représailles au coup d’Etat perpétré par le Colonel Assimi Goïta, le nouveau Président auto-proclamé de la transition dans ce pays. Elle accuse le nouveau régime malien de violer les accords de la transition, et de n’avoir aucune légitimité démocratique. Notons que les troupes françaises (dans le cadre de l’Opération Serval, remplacée par l’Opération Barkhane) sont installées au Mali depuis 2013, avec pour mission d’appuyer ce pays dans sa lutte contre les groupes djihadistes, qui occupent une partie du territoire malien. Ceci nous amène à nous interroger sur l’opportunité, le bien-fondé même de ce coup de semonce, au regard de la situation actuelle des relations entre la France et le Mali, et par extension, avec les autres pays de son pré-carré de la Françafrique, qui ne sont pas au beau fixe en ce moment.

Le sentiment anti-français grandit de jour en jour auprès des populations africaines. À cet effet, l’on est en face de deux groupes distincts, aux intérêts divergents : d’une part l’Afrique des élites, des dirigeants et des institutions connexes telles que l’Union Africaine, la CEMAC, la CEEAC, la CEDEAO, l’UDEAC, etc, qui entretiennent des relations d’entente cordiale et de complicité avec la France ; d’autre part les Etat, les peuples africains, ainsi que toutes les personnes et les organisations soucieuses du sort desdites populations. Le sentiment anti-français vient des populations qui se sentent délaissées, flouées, ignorées du développement par leurs élites et leurs dirigeants, soutenus par la France. Les principaux griefs soulevés par les populations africaines vis-à-vis de leurs élites, de leurs dirigeants et de la France sont les suivants :

1) Sur le plan économique et social :

– La misère reste endémique dans les États de la Françafrique 60 ans après les indépendances : un endettement colossal à travers les prêts et les « aides au développement », assortis de taux d’intérêt rédhibitoires et de pénalités pour retards de remboursement, qui pèsent lourdement sur les ressources financières de ces États. Le système de la dette imposé à ces États n’a pas permis à la majeure partie de ceux-ci de se développer, mais bénéficie essentiellement aux bailleurs de fonds étrangers, aux sociétés multinationales, aux institutions monétaires internationales (notamment le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale), ainsi qu’aux élites et aux dirigeants africains.

– Ces prêts et ces aides profitent très peu, ou pas du tout aux États et aux populations africaines, qui croupissent dans la misère. À titre d’exemple, sur les 14 pays de la Françafrique, 5 pays sont classés au peloton de tête des pays les plus pauvres d’Afrique, à savoir, ceux dont le PIB par habitant est inférieur ou égal à 1000 francs CFA ; il s’agit de la Centrafrique, du Burundi, de la République Démocratique du Congo, du Niger et du Togo. Paradoxalement, ces pays, classés comme les plus pauvres, sont aussi ceux qui possèdent d’immenses richesses minières, lesquelles sont exploitées au profit des sociétés multinationales, des puissances occidentales et de leurs complices locaux. Les États et les populations sont également lésés à ce niveau.

– La monnaie, en l’occurrence le franc CFA, qui est un levier économique important, reste contrôlée par le Trésor français.

– L’arrogance, le discours paternaliste, dévalorisant et humiliant de la France vis-à-vis de ses partenaires de la Françafrique ne passe plus. Les menaces, le ton cavalier vis-à-vis des autorités maliennes, la présence du Président français au Tchad pour parrainer la prise de pouvoir du fils d’Idriss Débi Itno après le récent coup d’État dans ce pays, participent de cette attitude paternaliste et condescendante, de moins en moins tolérée par les populations africaines. Celles-ci souhaiteraient qu’à la place des rapports de dominant à dominé, ou de maître à esclave, s’instaurent des relations de respect mutuel et un dialogue d’égal à égal avec la France.

2) – Sur le plan politique :

– Contrairement aux anciennes colonies britanniques, les pays de la Françafrique sont ceux dans lesquels on trouve des Chefs d’État qui s’éternisent au pouvoir, bafouant de ce fait le sacro-saint principe de l’alternance démocratique. Il est reproché à la France de cautionner les révisions constitutionnelles visant à garantir le pouvoir à vie aux dirigeants des États de la Françafrique. Il lui est également reproché d’encourager l’installation de « démocraties monarchiques », dans lesquelles le pouvoir se passe de père en fils, ou au sein de la même famille, comme c’est le cas au Togo, au Gabon et au Tchad, bloquant ainsi le renouvellement des acteurs politiques au sommet des États et ouvrant la voie aux pouvoirs dictatoriaux, sous son regard bienveillant.

– Le sentiment anti-français résulte également d’une fracture générationnelle, consécutive à une évolution sociale inéluctable. L’Afrique d’aujourd’hui est différente de l’Afrique d’hier, « l’Afrique de Papa » des années 1960, au moment de l’instauration des principes de la Françafrique par le Général De Gaulle et Jacques Foccart. 60 ans après, les populations africaines, majoritairement jeunes ont une autre vision du monde ; le taux de scolarisation est plus élevé ; par le biais des nouvelles technologies de l’information et de la communication, notamment Internet et des réseaux sociaux, elles ont accès au monde entier en un clic, et sont mieux informées de tout ce qui se passe sur la planète. Grâce à la mondialisation, à l’émigration, les Africains sont plus ouverts et mieux intégrés au reste du monde, dans les milieux estudiantins, culturels et professionnels ; ils sont décomplexés, aussi performants et compétents que leurs camarades ou collègues occidentaux ; ils ne se sentent pas inférieurs aux Français, comme bon nombre de leurs parents et grands-parents des années 1960.

Compte tenu de ce qui précède, au vu du sentiment anti-français qui grandit au sein des populations africaines, la surenchère de la France sur le retrait de ses troupes au Mali sonne comme un geste de dépit, un caprice d’enfant privé de son dessert favori. Ce que l’on pourrait considérer comme un chantage affectif, risque d’être un coup d’épée fatal dans l’eau. L’enjeu pour la France est primordial, le risque est grand et engage son honorabilité et sa crédibilité en Afrique ; le danger qu’elle perde la face est réel, d’autant plus que le duo Russie/Chine est en embuscade, prêt à rafler la mise à la moindre incartade, tout comme en Centrafrique. Si la France perd cette manche au Mali, cette déconvenue pourrait précipiter la chute de l’édifice, déjà lézardé, de la Françafrique. Les conséquences pourraient être incalculables pour la France.

 

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