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Gaston Kelman: les leçons du coronavirus ou le Camerounais et la haine de soi-un durable virus postcolonial

KELMAN EN PROMENADE

Nous déjeunions sur la table francilienne d’un ami camerounais, une bonne dizaine de convives dont un Blanc. Comme d’habitude, les Camerounais ont dit du mal de leur pays au de-là de la nausée.


KELMAN EN PROMENADE
Gaston Kelman – capture photo

Pris d’une de ces inspirations subites qui permettent en peu de mots de porter l’estocade, j’ai demandé au Blanc. « Alain, est-ce que tu peux dire du mal de ton pays ? ». Jamais !!! A-t-il hurlé, comme s’il attendait, comme s’il espérait cette question.

Une autre fois, j’avais été invité à concevoir et à déclamer un petit texte au cours d’une soirée de gala dans un grand palais parisien, en l’honneur d’un homme politique africain de haut niveau, qui était en campagne électorale. Au cours de son propos, l’homme a dit tellement du mal de son pays que j’en ai été malade au sens propre du terme. Sur notre tablée de huit personnes dont j’étais le seul négroïde, un blanc s’est alors exclamé : « qu’est-ce qu’il parle bien ! ». J’ai failli défaillir de rage et de désespoir. Le lendemain, je rapportais cette anecdote au candidat et lui disais tout le mal que je pensais de lui. J’ai eu l’une de mes plus belles récompenses intellectuelles quand cet homme s’est platement excusé me disant que les Africains ne sont même pas conscients quand ils disent du mal de leur pays ; que c’était désormais comme une seconde nature pour eux, comme si c’était inscrit dans leurs gènes. C’était presque cela en effet, une espèce de tare congénitale, la haine de soi, la déconsidération de soi, que l’on observe chez les peuples après une longue période de domination. Il m’a prié de lui apporter mon conseil, de relire ses discours. C’était un grand homme et il l’a prouvé depuis.

Un grand homme, j’ai eu le privilège d’en fréquenter, un primus inter pares, un de ces avatars, un de ces êtres supérieurs dont on découvre toute l’épaisseur une fois qu’ils ne sont plus. Il s’agit de Manu Dibango. Je n’aurais pas tort de proclamer que je suis peut-être celui qui connaît le mieux sa pensée. Il me l’a livrée comme à un légataire pendant une année d’entretiens, à l’occasion de la rédaction de ses mémoires.

J’ai la prétention de croire qu’il ne m’a pas choisi par hasard. Il trouvait ma plume excellente, c’est vrai. Mais surtout, il ne manquait pas de me dire à quel point nous nous ressemblions dans notre commun regard sur l’Afrique. Ce compliment me comblait d’aise. Quand j’ai eu fini de rédiger le livre dont il n’a même pas pris la peine de lire les épreuves, tellement il me faisait confiance – par exemple, j’avais ses papiers à entête signés, libre d’en user quand besoin se présenterait –, le lendemain de la sortie du livre, il m’a interpellé. « Wèkèè, Bal’a loba, Gas ! Tu as failli me tuer. Je suis rentré hier soir dans les toilettes avec le livre et j’en suis sorti ce matin après avoir tout lu. Où est-ce que tu as trouvé tout cela ? Il y a même les choses que je ne t’ai pas dites ». O temps, suspend ton vol ! Je souhaite à tout le monde de ressentir une seule fois dans sa vie, le frisson d’aise qui m’a parcouru ce jour-là.

Dans nos échanges qui n’ont plus jamais cessé, nous ne refaisions pas le monde. Il y a des légions d’alchimistes qui s’en chargent. Nous n’en étions pas, pas plus que nous n’étions des politiciens ou des philosophes. Nous construisions un monde, nous ourdissions un projet pour l’Afrique. Lui comme moi, nous pensions que tout le monde ne peut pas tout faire, tout savoir, avoir son mot sur tout. Mais lui et moi, nous aspirions à être le meilleur de tous pour tous et que c’est ce meilleur de lui-même que l’individu lègue à sa nation et que la nation porte au rendez-vous de l’histoire. Manu a réussi ce pari : il a été le meilleur musicien africain de tous, de tous les temps et pour tous.

En soixante ans de carrière au sommet, Manu Dibango a observé une ligne qui ne lui permettait pas de prendre des positions intempestives, de s’aligner derrière un homme politique, une tendance, un courant, encore moins de donner des leçons à tire larigot, ou pire, d’insulter. Il savait que le plus beau jeu de piano, de saxo ou de guitare ne confère pas l’omniscience et ne vous habilite pas à avoir voix à tous les chapitres. Il ne se plongeait pas dans cette mêlée qui aspire tant de monde. Sollicité dans le monde entier, en Europe en Afrique, il n’a jamais dérogé de cette règle. Mais comme tout citoyen du monde et d’une nation, il n’en pensait pas moins. Je le sais.

La galerie n’était pas son espace d’expression, ni avant, ni après l’irruption de la toile. Il n’est tombé ni dans le piège de l’appât des politiques, ni dans celui plus insidieux de la recherche de la notoriété internautique, après celle artistique. Il savait que dans tous les cas, on devenait la voix d’un maître – le petit monde des médias sociaux, cet univers de Fantasia chez les ploucs – ou d’un autre – les hommes politiques. Il savait que c’est la haine de soi qui anime ces postcoloniaux qui insultent à tout va les hommes et les nations, inconscients du fait qu’ils reproduisent le discours que l’ancien maître attend d’eux, celui de l’inachevé de leur histoire, celui de l’abâtardissement césairien. Cancres, hères, pauvres diables, ces tristes sires ne savent pas que quand ils parlent de l’autre, ils parlent d’eux-mêmes.

Puis le CODIV 19 vint et apporta une soupape à ces âmes en peine. Un petit florilège de ce que j’ai relevé ces derniers temps sur la toile. Une image montre un homme au cours d’un débat, concentré, écoutant une intervention. Il porte des gants et dans sa position du « penseur » de Rodin, il a deux doigts sur la joue et un doigt posé sur les lèvres closes. J’insiste sur le fait que ses lèvres sont closes, qu’il ne mordille ni ne suçote un doigt de son gant. Voici le commentaire d’un membre du forum. « Il a mis un gant et voilà ce gant qui se retrouve dans sa bouche. Je comprends pourquoi l’OMS affirmait que l’Afrique doit se préparer au pire ». Ce commentaire est l’expression pathologique de la haine de soi, et cette quête obsédante d’y plaquer un justificatif. Le comportement d’un Africain étayerait les préventions de l’OMS sur toute l’Afrique. Je ne sais si le fait qu’un Parisien enfreigne le confinement, qu’un Italien ne se lave pas les mains au retour des courses, pousserait un citoyen de ces pays à condamner toute l’Europe.

Un autre exemple. Il a écrit, « le Cameroun est vraiment une curiosité planétaire ». Pourquoi donc ?  Parce que « des belles de nuit dans les chambres des confinés d’un hôtel de Yaoundé. Il fallait le faire. Eh ben ! ». Trouvaille d’un journaliste qui englobe tout le Cameroun dans le comportement de quelques inconscients, comme le monde en produit sous toutes les latitudes. Et son pays devient une curiosité planétaire. Je revois des scènes observées dans d’autres pays : des prostituées indiennes sorties nues dans la rue pour s’opposer au confinement qui gâcherait le boulot ; le roi de Thaïlande qui s’est confiné dans un hôtel de luxe, avec un harem de vingt femmes. Il ne viendrait certainement pas à l’esprit des Thaïlandais de qualifier leur pays de curiosité planétaire, encore moins à celui des Indiens.

Nous sommes en pleine schizonévrose. Je l’ai souvent observé au Cameroun cette haine de soi dont on ne se préoccupe pas encore, hélas, mais qui est le plus grand mal, le plus perfide héritage de l’aliénation coloniale, de notre situation d’anciens dominés. Le poète martiniquais Aimé Césaire en a pondu des textes d’anthologie dans son Cahier d’un retour au pays natal. « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité d’arrêtent aux portes de la nègrerie. » Le noir comme il se désigne dans sa névrose n’en finit pas de croire qu’il est un sous-homme, qu’il est maudit. Voilà pourquoi il s’entête à demeurer Noir dans un monde où le Jaune et le Rouge (autres créations du Blanc) ont disparu. Pour le Camerounais, son pays est une curiosité planétaire et son continent est voué au destin prévu par les autres. Toutes les occasions sont bonnes pour lire son destin maudit. Le COVID 19 lui apporte du pain béni. L’Africain passe tout son temps à souhaiter que le malheur prédit par les autres se réalise pour justifier sa malédiction. Faites donc le décompte des analyses dont il raffole et dont il inonde la toile, ces textes qui nous insultent et qu’il attribue à un professeur chinois, un économiste juif, un Dupont, un Smith…

Nous avons tous été témoins de la situation suivante. Un parent vous sollicite pour une aide quelconque. Vous lui donnez la conduite à suivre, comme par exemple de remplir telle formalité ou d’aller voir telle personne de votre part. La première réaction de votre interlocuteur est généralement négative. A-t-il déjà une démarche dans la tête ? Souvent il n’en a même pas. Mais il vous dit que la vôtre ne marchera pas. Et si vous vivez à l’étranger comme moi, il croira vous clouer le bec en ajoutant, « toi tu ne connais pas ce pays ». Si vous insistez, le pauvre n’aura d’autre recours que de souhaiter l’échec de votre intervention, pour vous prouver que c’est lui qui a raison. Dans sa pathologie, il oubliera que le seul perdant dans cette affaire c’est lui. Les cassandres en tout genre, mus par la haine du régime, le soutien à un messie, trouvent avec le COVID 19, un allié venu du ciel qui permettra qu’un vrai malheur s’abatte enfin sur leur pays et justifie les errements et les élucubrations issus de leur névrose.

Ecoutons encore Aimé Césaire parler de « ceux que l’on domestiqua… Qu’on inocula d’abâtardissement… On avait fourré dans sa pauvre cervelle qu’une fatalité pesait sur lui qu’on ne prend pas au collet ; qu’il n’avait pas puissance sur son propre destin ; qu’un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d’interdiction en sa nature pelvienne ; et d’être le bon nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques ». On a dit que nous sommes maudits, que nous sommes des sous-hommes. Cela ne peut qu’être vrai. Si Césaire pense qu’il ne cherche même pas à vérifier cette prophétie pour la contester, il fait beaucoup mieux. Il cherchera plutôt les preuves de cette malédiction.

Les dirigeants africains n’arrêtent pas de penser qu’une aide au développement viendra de l’Europe. L’Union Africaine serait financée par l’Union européenne. D’abord, les nations européennes sont exsangues et n’ont plus les moyens d’aider quiconque. Ensuite, le destin du prédateur n’est pas d’aider sa proie. Il est plutôt programmé pour son exploitation. L’une des plus brillantes leçons de cette pandémie a été le manque de solidarité des nations européennes les unes envers les autres. Alors, que les hommes politiques africains soient aliénés, on le leur reproche au quotidien. Mais quand un éminent intellectuel africain conclut une tribune en demandant à la France « la mise en place d’un Fonds pour la promotion de la démocratie et des libertés fondamentales en Afrique », je m’interroge vraiment.

Ce qui est certain, je n’aurais pas écrit cette tribune si je n’avais perçu cette autre leçon du CODIV 19, belle celle-là. Un peu partout en Afrique, on s’active, le Rwanda, le Sénégal, le Burkina Faso, le Benin. L’une des innovations majeures dans les comportements, c’est que non seulement on n’attend plus l’aide matérielle de l’Europe, mais on n’en attend même pas le soutien des experts en tout genre, ni leur onction pour entamer des essais cliniques et des recherches.

Au Cameroun, la promesse d’une large campagne de prophylaxie avec notamment des tests généralisés, me paraît l’initiative la plus juste, la plus intelligente dans une société où le confinement total n’est pas envisageable. Par contre, le confinement des personnes arrivant de l’étranger m’a été confirmé par un ami qui en a fait l’expérience. On peut concevoir encore d’autres modes de prévention ciblés. Si la phase de traitement des cas positifs détectés suit, alors, rien ne sera plus jamais comme avant. Même comme l’humanité paiera un lourd tribut à cette pandémie, ces leçons, promesse de lendemains plus humanisés pour l’Afrique, apporteront un peu de consolation.

Gaston Kelman est un écrivain français d’origine camerounaise, né le 1er septembre 1953 à Douala. Son plus gros succès de librairie a été son livre « Je suis noir mais je n’aime pas le manioc » publié en 2003.

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