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Eric Essono Tsimi : « Les forces qui ont façonné la mafia actuelle plongent leurs racines dans la transformation postcoloniale de la violence de l’administration »

Martinez Zogo a été retrouvé mort le dimanche 22 janvier 2023. la presse camerounaise odieusement amputée de l’un de ses membres sauvagement assassiné, est allée dès 11h, sous la chapelle ardente constituée par elle dans les locaux de Amplitude FM, sis au Carrefour Elig Essono à Yaoundé, muni chacun d’une fleur et d’une bougie lui rendre un hommage. Dans une tribune publiée sur Facebook, l’universitaire Eric Essono Tsimi donne un éclairage sur cette actualité macabre. Lebledparle.com vous propose le texte intégral.

hommage zogo

Les Parrains I et II

Des journalistes camerounais sont allés tout gentiment rendre hommage à l’animateur de radio torturé, exécuté et jeté dans un terrain vague, Martinez Zogo. Ils sont ensuite rentrés chez eux s’occuper de leurs affaires. Leur émission. Leur papier. Leurs réseaux sociaux. L’observateur externe qui aurait attendu une marche d’indignation ou des messages d’ordre politique devra repasser. Ils essaient de combattre le crime avec des bougies, c’est presque poétique. Comme sortir un couteau de cuisine pour anéantir un escadron armé. Il faut savoir la soif du Camerounais pour la hiérarchie, il y a des bonnes tribus et de mauvaises, des journalistes de l’Esstic et les autres, les full professeurs et les passeurs de plats, les moniteurs, les entrepreneurs moraux et ceux qu’il faut lyncher jusqu’à ce que la justice confirme leur culpabilité. Il y a donc bien eu, puisque vous n’avez pas eu le temps de suivre cette actualité, il y a donc eu des promesses d’aller jusqu’à la Présidence, pas pour la bruler, non, un footballeur n’a pas manqué de penalty, il n’y a pas de raison de bruler, un nécessiteux n’a pas volé de coq errant, les criminels sérieux, ici, on les prend au sérieux, on demande une audience. On veut parler au parrain des parrains, informer Paul Biya de ce que la terreur judiciaire, politique, et criminelle devient terrorisante. Si ses rivaux ont la tête de Jean-Pierre Amougou Belinga (sur un plateau d’Equinoxe ou ailleurs), le public sera le premier encore à conclure à l’insignifiance du bouc émissaire; le public qui aime le sang mais n’en assume pas les éclaboussures pourra continuer d’arbitrer les luttes de niveau MMA qui se passeraient au sommet de l’Etat mais que la société au quotidien subit. A travers des influenceurs et des journaux achetés. Que faire quand le principal suspect du meurtre d’un journaliste aux yeux de l’opinion publique est un baron de la presse? Que penser ? Que c’est la profession qui se regarde dans un miroir et ne s’aime pas ?

Je vais donner un rapide éclairage de penseur, au lecteur externe qui découvre cette actualité sur mon pays à travers les communiqués de médias français au sujet de cet énième assassinat de journaliste. Il faut ajouter une épithète pour respecter notre sens de la hiérarchie à Yaoundé: cet assassinat crapuleux. Les forces qui ont façonné la mafia actuelle plongent leurs racines dans l’interminable procès de la succession de Paul Biya et  la transformation postcoloniale de la violence de l’administration. Cette violence a été progressivement déléguée à des officines privées. Le sens de la hiérarchie, composante de cette violence, participe au conditionnement social de la compétition pour l’honneur, cela permet de savoir qui on invite à la table. C’est pourquoi, le rang ne suffisant toujours pas, vous verrez un océan d’associations et corporations insignifiantes qui ne servent à rien et ne sont connues que par les communiqués de leur “Président”, interlocuteurs valables d’Etoudi. Il y a donc un conflit socio-économique horizontal entre des personnes et des communautés dans un contexte d’incertitude, de mobilité verticale et de structure économique bloquée. L’asymétrie marquée entre la masse des ambitieux et des démunis et le cercle restreint de ceux qui tueraient père et mère pour protéger leurs intérêts mal acquis explique aussi l’importance de cette hiérarchie. On a évincé le talent et les valeurs du centre du système culturel vers ses marges, vers Internet, vers des discoureurs médiocres, pour les transformer en système de Gouvernement. Il existe un droit de tuer à Yaoundé, une franchise accordée à tous ceux qui de manière visible ou peu visible œuvrent pour le maintien de Biya, un homme incapable de gouverner, mais doué pour résister. Les Camerounais ont d’ailleurs trouvé cette formule: “Paul Biya vit encore, mais le président de la république est mort”. Les parrains ou barons ont une sorte d’autonomie politique, avec le levier imparable de la corruption, l’intimidation et les exécutions publiques. Le cadavre de Zogo Martinez aurait pu être dissimulé. Il aurait pu être tué plus proprement. Ce sont des empoisonneurs de talent. Ils ont choisi la méthode lente et douloureuse. Il y a donc une éthique du crime qui correspond aux principes rationnels du modus operandi du Renouveau. Aux impulsions prédatrices primitives de personnes, groupes, communautés, au chantage et à la brutalité légale ou symbolique des uns, répond la violence de ceux qui manient moins bien les mots (le micro ou la plume) que les armes. Cette lutte de tous contre tous, ces querelles de légitimité, ces ambitions étouffantes deviennent des guerres prosaïquement qualifiées de “clan” (une antichambre de l’ethnie). Les Camerounais ne veulent pas de justice, ils veulent d’un système qui leur donne des gages que la justice peut exister. En attendant ils veulent surtout des vendettas et des revanches sanglantes. Cette anarchie et cette barbarie se propagent et minent les possibilités d’éveil, confortent Biya et la probabilité d’une succession dynastique. Le système ayant déjà ses interlocuteurs valables, il saura les alliances qu’il faudra activer pour faire passer n’importe quelle pilule. La croissance de la criminalité privée à grande échelle n’est qu’une délégation de pouvoirs. Si la Justice était l’enjeu, les Camerounais ne se contenteraient pas de bloquer des ponts, ils bruleraient des préfectures voire Etoudi. Plutôt que de souhaiter en rencontrer le Parrain. Ils auraient pris en chasse les coupables, parce que les premiers enquêteurs au Cameroun ça reste la population. Un incendie. Pas des bougies.

E.E.T.

Après avoir rendu hommage à feu Martinez Zogo sur son ancien lieu de travail, les Journalistes dans une action corporative ont été reçus par le ministre de la communication, porte-parole du gouvernement qui a noté l’engagement total du gouvernement dans la recherche de la justice.

 

 

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