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Fridolin Nké : « Paul Biya a fêté, vivant, la mort de son propre règne »

Fridolin Nké : « Paul Biya a fêté, vivant, la mort de son propre règne »

PAUL BIYA EST UNE CHOSE QUI REGARDE. Comme tout homme raisonnable d’ailleurs, pourrait-on m’objecter. Mais il y a plus. Généralement, on admet qu’un homme d’État entretient le secret. Dans le cas de Paul Biya, le Président camerounais, tout se résume en un groupe de mots qui esquissent bien la personnalité du type – juste l’esquisse, n’espérez rien de plus : un magma vivifiant et opaque de secrets ! Enrichie de ces traits, notre présentation initiale se précise ainsi : PAUL BIYA EST UNE CHOSE SECRÈTE QUI REGARDE EN SILENCE. C’est un regard sans corrélat identifiable, sinon le vide innervant d’une visée qui continue de vitrifier des générations entières dans la durée.


Fridolin Nké : « Paul Biya a fêté, vivant, la mort de son propre règne »
Fridolin Nké, capture écran

Une mise au point s’impose à ce sujet. Il y a un petit tintin blanc, à Paris, qui dit qu’il est le « Maître des horloges ». Dites-lui de surmonter sa suffisance sans ressorts et de venir à Yaoundé, à Étoudi : il sera pétrifié par le SOUVERAIN DU TEMPS ! L’homme est fait pour parler ; Biya est né pour se TAIRE ; il a été choisi par Ahidjo parce qu’il sait FAIRE et…. ÊTRE. Comprenons-nous : Paul Biya ce n’est pas seulement une bourrasque étale, c’est une DISPARITION mimée! C’est pourquoi il confond ses plus proches ; c’est en cela qu’il achève son règne comme une énigme. C’est qu’on n’est pas parvenu à l’expliquer. Car Biya n’est pas un texte, c’est un hiéroglyphe indéchiffrable. C’est le tréfonds d’un langage endigué, heurté. D’ailleurs, pensez-vous qu’il aspire à être explicité, compris, exposé, à être découvert, à être vu même ? Non ! Pas de lumière sur lui, car il est insondable : juste une pénombre aveuglante d’esquives… Vivre, pour le Grand Camarade, ce n’est pas se dévoiler, ce n’est pas se dévoyer ; c’est, au contraire, s’envelopper de tout son style politique inimitable dans l’équivocité, la plurivocité, la méprise, le MALENTENDU.

LE CHEMINEMENT CHTONIEN DE BIYA VERS LA MA’AT

Justement, à Yaoundé, le 6 novembre 2018, au Palais des verres, le MALENTENDU fut à son comble, le paroxysme de l’esthétique du dégoût dont il a fait tout un art politique. Biya, on a voulu en faire un mythe. Il n’en fut rien. Le Mythe s’est mué en un rite infernal, comme dans La Danse de la forêt de Soyinka. Ce fut un ahurissement mémorable, comme au moment culminant d’une pièce tragique du théâtre rituel, lorsque le héros tranche le nœud gordien de l’histoire pour communier avec l’éternité, dans l’apothéose et les tourments infinis. Les spectateurs ordinaires s’en émeuvent et pleurent ; les plus frivoles ne comprennent rien, ils rient, festoient, ils mangent beaucoup et remplissent ainsi leurs demeures (leurs estomac et leurs châteaux) de gaz toxique, de levures, de graisse et d’amibes, les évidences ahurissantes de leurs insondables diableries ; les plus humains, quant à eux, moins nombreux, se concentrent, se déterminent dans cette communion ultime : ils muent, comme le Grand Maître. Le départ d’un despote immuable est toujours l’occasion d’une régénérescence, d’une renaissance. Le peuple se détermine à inventer de nouveau sa voie, voire un nouveau monde : que d’opportunités ! Celui qui s’efface sous nos yeux n’aspire qu’à cela….

Comme un comédien de génie, Biya a donc confondu tous les spectateurs, et principalement les coquins supérieurs qui l’environnaient. Vous et moi avons regardé le même spectacle certes, mais on n’y a vu que du feu, à commencer par les camarades Ministres, DG, Recteurs, imposteurs, et autres honorables fripons rassemblés autour de la scène.

Paul Biya sait qu’il peut mettre tout l’argent et les richesses du Cameroun dans sa poche, tourner le dos et s’en aller ailleurs, sans conséquence…. Les autres qui l’entourent et qui ne sauraient bénéficier de cette immunité de Gygès, en rêvent ; ils se traînent misérablement à ses pieds et l’accablent de louanges incongrues. Sous nos yeux l’autre jour, Biya s’affairait à peser son cœur, avant l’échéance fatidique à venir, lorsqu’il devra prouver aux juges des temps immémoriaux que sa gouvernance est recevable. Il sait que pour le passage vers l’au-delà, suivant la tradition millénaire des Égyptiens anciens, le poids de son cœur devrait s’équilibrer sur une balance avec le duvet d’une colombe.

L’EXPIATION D’UN « TOTEM »ET LE LANGAGE DES BORBORYGMES

Oui, le silence est l’intimité du langage articulé. Le Prince a lu l’inimitable Lichtenberg : « Ce qui nous empêche le plus de tendre nos ressorts, c’est de voir en possession de la gloire certaines personnes dont l’indignité ne fait aucun doute pour nous » ! C’est pourquoi toute la nuit, alors que les autres braisaient la bonne chair, baisaient, brisaient les coffres forts, Biya chantait sourdement cet hymne d’une société initiatique du Mali, le Komo-Dibi, qui loue les vertus de la parole. C’était presque inaudible, comme une expiration crépusculaire :

«La parole est tout

Elle coupe, elle blesse,

Elle façonne, nuance,

Bouleverse, affole.

Elle guérit ou elle tue,

Elle exalte ou déprime suivant son poids.

Elle excite ou repose l’âme. »

Comprenons bien qu’il ne s’agit pas de la parole mondaine, syncopée, celle par exemple que les thuriféraires du régime balance dans l’espace public pour nous hébéter. Cette parole dont il parle c’est l’expression rituelle du théâtre politique dont il est, de fait, le démiurge.

Pendant ce temps, les autres ne disaient rien. Ils appréciaient la masse de leur bourse, le précipice sous leur poitrine de haine et l’éclat de leurs palaces déserts. Ils pensaient cependant, notamment à l’héritage matériel et financier à léguer à leur seule progéniture. Pour les fripons de la République, la vie est un roman noir. Le titre du Prix Goncourt 2018 dévoile leurs intentions maléfiques :

« Leurs enfants après eux » !

C’est ce type de mammifères que je désigne les « ventriloques ». Le concept de ventriloque est forgé par deux mots latins : venter (ventre) et loqui (parler), un verbe déponant, c’est-à-dire dont l’infinitif est bizarre, pas usuel). Le ventriloque est celui qui parle par le ventre, qui peut être identifiée à travers le message de son estomac. Ce sont des gens qui « parlent » la bouche fermée, qui, donc, ne disent rien d’intelligible et se contentent de vivre de ruminer nos misères, en se contentant, toute leur vie, de perpétuer notre malheur.

Dans cet emmurement vécu, que fait-il le Président ? Il entreprend de fabriquer des destins. Aussitôt qu’il se met à l’ouvrage, ces destins qu’il travaille à façonner au quotidien sont par la suite volés sans ménagement par des bruits sordides, des borborygmes intempestifs des acteurs du système : on détourne, on pille, on assassine et, grâce à ce détournement généralisé, les destins si heureusement façonnés sont claustrés, avortés. Le Mythe de Sisyphe est la réalité vécue des Camerounais ! À quoi est-il dès lors ramené ? N’ayant d’attache à pénétrer, le regard tout protocolaire de Jupiter s’est résolu à pilonner, à vitrifier les flétrissures en putréfaction qui tenaient encore lieu de « créatures », de « fidèles ». Car qui peut sensément croire que Biya, une créature de Dieu, puisse être le Créateur des Edzoa, Marafa, Fame, Fotso, MebeNgo’o, Belinga, Sosso, Emane et tous les Ayissi qui torturent et tuent le peuple ? Quel être humain peut souffrir une telle damnation ? Ce ne sauraient être des créatures de Paul Biya ; ce ne peut être que des flatulences d’autres malins génies disgracieux, disgraciés du Renouveau.

Paul Biya a donc fêté, vivant, la mort de son propre règne. Il n’aura plus d’autre investiture après celle-ci. Aussi a-t-il procédé, à la face de tous, à sa transfiguration mortuaire. La Fin de cet Homme marque, incontestablement, la naissance d’une légende : l’Homme-furtif.

LE DESTIN TRAGIQUE DES VENTRILOQUES

Revenons des siècles en arrière, comme c’est de rigueur dans notre temps. Voici un Général exemplaire en action, sous les traits de Montaigne : Une femme de village accusait devant un général d’armée, grand justicier, un soldat pour avoir arraché à ses petits-enfants ce peu de bouillie qui lui restait à les substanter, cette armée ayant ravagé tous les villages à l’environ. De preuve, il n’y en avait point. Le général, après avoir sommé la femme de regarder bien à ce qu’elle disait, d’autant qu’elle serait coupable de son accusation si elle mentait, et elle persistant, il fit ouvrir le ventre au soldat pour s’éclaircir de la vérité du fait. Et la femme se trouva avoir raison. Condamnation instructive ».

Notre Président est-il capable d’une si exemplaire lucidité ? Comment contraindre Paul Biya à être aussi équitable, en rendant justice avec une telle célérité ? On sait que les temps sont gâtés, que la vertu se fait rare et que les droits de l’homme embrouillent très souvent la Raison d’État… Quoiqu’il en soit, le peuple, lui, continue de crier son dénuement à Étoudi : « Rends-nous notre bouillie ! » Et nous y associons notre voix sans poids : Roi Salomon, deviens ENFIN un Général justicier !

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