Covid-19 et nouvelles transitions politiques en Afrique noire : de la paralysie des transactions collusives a la dépatrimonialisation de l’état

Dans le contexte de la crise actuelle que connaît le monde, ce à quoi il ne faut point succomber, c’est à la tentation du sensationnalisme et de l’émotion qui nous dépouillent (très souvent) de tout sens critique. C’est pourquoi, avant de poursuivre cette réflexion, je tiens à édifier des bornes afin que l’on se comprenne.

Covid-19 - DR

Si la science a bien quelque chose de spécifique, peu commune et même étrangère à la pensée profane ( référence à Platon dans le mythe de la caverne) c’est bien sa capacité à observer le monde de manière froide, de le décrire de façon juste, de formuler des hypothèses, de les vérifier et d’en dégager des conclusions, les plus objectives possibles car comme le dit si bien Emile Durkheim, l’un des pères fondateurs de la sociologie, il faut observer les faits sociaux comme les choses. Ainsi dit, que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre.

Le Covid-19 est aujourd’hui au centre de l’attention de l’humanité. Jamais, la puissance des armes à feu ou la force des muscles n’avait réussi à maintenir un tel respect aux habitants de la « tierra ». Même Hitler, dans toute sa « führer », n’a pas réussi un tel projet. Aujourd’hui, l’humanité toute entière est à genoux. A genoux devant non pas le pouvoir Nazie, ni de la dictature communiste, mais incliné devant l’un des êtres les plus minuscules de la terre : le virus. Au-delà de notre optimisme naïf cette pandémie, porte en lui les gênes d’un probable chaos, fût-il lent.

En deux mois de crise, les retombés économiques, socio-culturelles et politiques de l’une des pandémies les plus dévastatrices de l’histoire de l’humanité est palpable : replis identitaires critiques ; retour au conservatisme ; montée du populisme ; fermeture des frontières, arrêts d’activités, etc. Une situation qui a provoqué un quelque semaine seulement le ralentissement (considérable) de l’économie mondiale. L’Onu, à travers ses démembrements (OMC, OMS) annoncent d’ores et déjà une crise inévitable. A ce stade, la pénurie des denrées alimentaires est palpable en Europe, En Amérique, En Asie et un peu partout dans le monde. En Afrique aussi. Au final, ce serait elle qui comme toujours en fera les frais, les plus prohibitives possibles. Face à cette onde de choc, les Etats africains déjà fragilisés (certains) par la mal gouvernance se retrouveront dans l’impasse génératrice de conflit. Parlons-en.

Covid-19 et le procès populaire de l’Etat

En Afrique noire, au fil du temps et à mesure que vieillissent les régimes post-autoritaires, la misère s’est généralisée. La souffrance n’est plus que l’apanage des couches pauvres mais aussi celle de la classe moyenne jusqu’alors préservée. Les régimes politiques successifs qui avaient pour responsabilités de construire les Etats ont presque tous failli à leur « mission » car préoccupés non par le développement économique et l’édification de la nation, mais plutôt des résultats politiques, gage de la conservation du pouvoir à tout prix et à tous les prix. C’est ainsi qu’au lieu de bâtir l’Etat et la nation, certains (de ces régimes) ont privilégiés à la place de l’idéologie nationaliste, l’institutionnalisation du tribalisme d’Etat, du chauvinisme ethno-étatique le tout couronné par la logique du divisé pour mieux régner. Bien plus tard, les effets de la gouvernance par embuscade dont sont coutumiers plusieurs d’entre ces régimes n’allaient pas se faire attendre.

L’élite s’étant emparé du pouvoir a généralisé la corruption. Dans bon nombre d’Etat, le pillage des caisses de l’Etat est devenu la règle voire une mode. La constitution loin de son aspect sacré est devenue un torchon instrument entre les mains des « guides éclairés » ; « pères des nations » ; « infaillibles guides » ; « Rois des Rois » et « Seigneurs des Seigneurs » dont certains ont réussis à se faire graver l’image dans des édifices religieuses et recevoir cultes et louanges. Toutechose qui n’a eu pour effet que de générer des frustrations et des guerres. Partout. De l’Afrique de l’Ouest, au Maghreb en passant par l’Afrique centrale, la contestation s’est généralisée.

Les peuples, alors tourmentés par la mal gouvernance revendiquèrent un peu partout en Afrique l’ouverture démocratique : révision de la constitution taillée sur mesure par les partis uniques, ouverture de l’espace publique et la consécration des libertés publiques : liberté d’association, de pensée, de conscience, etc.

Mais, face à ces demandes plutôt légitimes pour toute société civilisée, comme toutes dictatures qui se respectent, certains régimes opposèrent aux portes flambeaux de l’opposition la brutalité policière et militaire, des arrestations arbitraires et des procès Kafkaïens. La logique des armes et de la violence prévaut à ce moment précis sur la raison et la réflexion, conditions sine qua none de tout développement. Après de rudes batailles, certains régimes (ceux qui avaient refusés l’ouverture démocratiques) ont coulés. D’autres ont consacrés l’ouverture démocratique de façade et s’y sont maintenus. Peu importe même en cas de changement à la tête des régimes, le même système post-autoritaire perdure, se sucre et vit dans le lucre, à condition de maintenir les peuples dans le sépulcre.

Covid-19, Apres Le Vent De L’est Voici Le Vent D’Asie

Le Covid-19 porte en lui les gênes d’un profond bouleversement socio-politique et économique en Afrique. Une étude réalisée par le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) évoque un possible effondrement des Etats. Cette étude sonne en effet le glas d’une implosion. Les régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) sont particulièrement les terreaux de cette implosion annoncée.

A bien y voir, le Covid-19 va révéler dans plusieurs Etats d’Afrique de nouveaux rapports de force politique pour le contrôle de l’appareil étatique. Ce, pendant et après la crise. Mais, une question se dégage, quel est la position de l’Europe et de la France dans cette dynamique de désétatisation et de réétatisation ? Sans risques de se tromper, l’on peut d’emblée dire que l’Europe et la France se sont inscrits dans une logique d’ « anticipation du discrédit ». Cela veut clairement dire que loin de soutenir d’anciens interlocuteurs jusqu’alors voués aux gémonies par une partie des peuples, elle se trouvera dans l’obligation (au regard de la situation critique) de soutenir les nouveaux dirigeants émergeants capables de relever les défis de la nouvelle gouvernance mondiale, valeurs absolue du monde occidental d’autant plus que le risque d’infection d’un dirigeant âgé et déjà malade pourrait avoir de lourdes conséquences et obligerait la France à se positionner clairement et rapidement sur la fin d’un système et sur une transition. Cela pourrait bien prendre du temps, mais aucun régime en bout de course ne survivra à la tempête annoncée. Le Covid-19 pourrait-être un coup fatal aux « régimes épuisés » car c’est de là que viendra l’onde de choc.

Le Boom Covid-Business

Dans bon nombre d’Etats africains, le taux de médicalisation reste extrêmement faible voire quasi nul. Les systèmes de santé dans certains de ces Etats reste complètement défaillants voire inefficace. Les hôpitaux manquent et le très peu qui existent sont en manque criardes de matériel. Le personnel soignant mal payés est contraint pour certains à marchander les médicaments, Toutechose qui sonnera le glas du boom du Covid-business : vente illégale des masques de protection, les détournements massifs des fonds alloués pour faire face à la crise, le développement du marché noire des médicaments, etc. C’est cette défaillance du système sanitaire qui pousse bon nombre de dirigeants de ces pays à se faire soigner à l’étranger (France, Suisse, Canada, Etats-Unis, etc.).

Cet état de chose va amplifier le malaise social par le biais de la surenchère et de l’inflation. Les commerçants véreux profitant du contexte actuel seront tentés de surtaxer les produits de première nécessité et d’autres denrées alimentaires qui viendront à en manquer. Il se posera aussi un autre problème, celui de la prise en charge car la question de la sélection ne portera pas sur les personnes à sauver sur le plan médical (faute de capacité d’accueil), mais sur les besoins de première nécessités : quel quartier ravitailler ? Quelles autorités locales crédibles peuvent être les relais d’organisation de la distribution ? Quel produit de première nécessité fournir dans une phase attendue de pénurie ? Face à cette situation insupportable, les populations se trouveront dans l’obligation de prendre en main leur destin. C’est à ce moment précis que le discours des entrepreneurs politiques d’opposition trouvera un terreau fertile de conquête des masses déjà paupérisées. Cette situation va contraindre tous citoyens à imaginer lui-même un modèle de société à même de permettre sa survie. C’est aussi à ce moment que le scénario de la crise de 2008 pourra se reproduire, dans le cas du Cameroun. Car la plupart des Etats africains vont faire massivement la preuve de son incapacité à protéger les populations, l’aide internationale (les pays frères et bailleurs de fonds faisant eux-aussi face à la crise) étant gelée. La crise sanitaire que traverse le monde aujourd’hui pourrait bien être le dernier étage du procès populaire contre l’Etat qui n’avait pas déjà su répondre aux crises économiques, politiques et sécuritaires. C’est aussi, la position du Quai d’Orsay.

Le poids des réseaux sociaux : La révolution Facebook

Dans cette dynamique de désétatisation, de réétatisation et de rééquilibrage des rapports de forces politiques et sociales, les réseaux sociaux auront leur mot à dire. Plusieurs dirigeants africains avaient jusqu’alors commis le péché de négliger (par ignorance ?) le poids des réseaux sociaux. C’est qu’à force de verrouiller les espaces publiques d’expression, l’on a fait qu’accentuer l’expression politique dans par des canaux numériques. C’est que, plus un Etat verrouille l’espace public, plus l’expression politique se démocratise, dans les réseaux sociaux. L’on croit qu’en contrôlant la source de l’information (media d’Etats, ministère de l’information et/ou de la Communication) l’on a réglé le problème du contrôle de l’appareil étatique. Que non ! Aujourd’hui, ce n’est plus celui qui contrôle la source du message qui contrôle le pouvoir et donc l’Etat. Mais plutôt celui qui contrôle le point de chute du message pour l’interpréter aux cibles principales selon les codes propres à l’environnement social et politique de la cible. Sur cette voie, bon nombre de régimes ont perdus la bataille. Car ce qu’il faut dire, c’est que le 19e siècle est le siècle de l’information : le savoir c’est en effet le pouvoir et le savoir vient de l’information ainsi, qui contrôle l’information contrôle le pouvoir.

Umberto Eco le note à juste titre. Pour lui, il n’y a pas si longtemps encore, quand on voulait s’emparer du pouvoir politique, il suffisait de contrôler l’armée et la police. Maintenant c’est seulement dans les pays sous-développés que les généraux fascistes se servent encore des chars d’assaut pour leurs coups d’Etat. Il suffit qu’un pays ait atteint un haut degré d’industrialisation pour que le panorama change complètement : le jour après la chute de Khrouchtchev, les directeurs de la Pravda, des Izvestia et des chaînes de télévision et de radio ont été remplacés ; aucun mouvement dans l’armée. Aujourd’hui un pays appartient à celui qui contrôle les communications.

Ainsi, face au manque de parole publique crédible du fait des silences présidentiels, les fausses informations vont largement se propager. Cela aura pour effet, l’orientation des violences collectives.

Le Virus Politique

Au plus fort de la crise sanitaire, les effets de la mal-gouvernance jusque-là camouflés par certains régimes, va se faire ressentir sur toutes les classes sociales y compris la moyenne qui était jusqu’alors préservée de la précarité. C’est cette classe qui au premier rang sera la plus fragilisée avec l’effondrement de leur quotidien. Les régimes feront alors face à ce que les chercheurs du CAPS appellent le « virus politique ». Les villes seront au premier chef les plus frappées par les pénuries. C’est pourquoi, elles seront l’épicentre des crises. C’est alors que se posera la question du ravitaillement des quartiers en termes d’eau, d’électricité et de la nourriture. Il ne sera pas du tout surprenant d’assister aux phénomènes de paniques urbaines. C’est ici qu’une fois de plus, que sera ouvert un grand boulevard ou se construira la manipulation des émotions populaires.

Comme en Afrique de l’Ouest ou les mesures de confinement jettera un coup fatal sur le secteur informel essentiel au maintien du contrat social au sens Rousseauiste du terme, en Afrique centrale, le choc pourrait précipiter la crise finale de la rente pétrolière au Cameroun, au Gabon, et au Congo Brazzaville. Le prix du baril va considérablement s’effondrer. Dans ce rapport que publie le CAPS, la crise va provoquer le ralentissement de la production et pourrait provoquer la désertion de plusieurs investisseurs qui opéraient alors jusque-là dans le secteur, Total au premier chef. Dans tous les cas cela pourrait constituer le facteur économique déclencheur des processus de transition politique.

Titre complet de la chronique : covid-19 et nouvelles transitions politiques en Afrique noire : de la paralysie des transactions collusives a la depatrimonialisation de l’état : chronique d’une implosion annoncée