[Tribune] Caroline Meva : « Le rouleau compresseur a transformé l'opération épervier en une cabale politico-judiciaire »

Le TGI a acquitté Urbain Olanguena, Atangana Mebara et Nguini Effa. Le TCS aux ordres, à vite été créé pour les empêcher de sortir et les garder éternellement en prison. Dans une tribune publiée parvenue à notre rédaction, l’écrivaine Caroline Meva pense que c'est le rouleau compresseur qui a transformé l'opération épervier en une cabale politico-judiciaire. Et le TCS est venu achever cette opération.

Caroline Meva - Capture photo

Ci-dessous, la suite et fin de la chronique.

LA JUSTICE CAMEROUNAISE DANS L’IMPASSE FACE AUX DÉRIVES DU ROULEAU COMPRESSEUR ET DE L’OPÉRATION ÉPERVIER. (Suite et fin)

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

Mon propos est fondé sur mon expérience personnelle en tant qu’ancienne victime rescapée du mécanisme dit du « rouleau compresseur », et victime collatérale de l’opération épervier. Aujourd’hui encore, 18 ans après avoir été jugée non coupable par le Tribunal de Grande Instance (TGI) de Yaoundé et relaxée pour faits non établis, je suis toujours vilipendée, traînée dans la boue, calomniée en mondovision par de tristes sires, à l’exemple du Sieur Sismondi Barlev Bidjocka. Ce texte s’appuie également sur les témoignages des prisonniers de l’opération épervier, publiés dans leurs ouvrages, dont les références se trouvent à la fin de l’article. Après analyse des faits sus-évoqués, et particulièrement celle de la gestion du covidgate, je tire les conclusions logiques qui s’imposent.

J’invite les personnes promptes à insulter, à calomnier et à proférer des menaces de mort lorsque le message ne leur sied pas, de prendre la peine de se procurer et de lire au moins l’un des ouvrages cités plus bas, qui sont en vente libre, en version papier et en version numérique, sur les sites Amazon.fr, La FNAC, Decitre, par exemple. On peut également les trouver dans les librairies au Cameroun

LE NAUFRAGE DE L’OPÉRATION ÉPERVIER

Au départ, l’opération épervier est présentée comme une opération de lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics, entreprise par le Gouvernement, à la suite des injonctions du FMI et des autres bailleurs de fonds internationaux du Cameroun. Le mécanisme du rouleau compresseur, décrit dans ma précédente communication, est utilisé pour neutraliser les victimes de l’opération épervier. Cependant, de nombreux griefs et dysfonctionnements sont relevés contre l’opération épervier, qui sont les suivants, entre autres :

- L’opération épervier est dirigée par le Pouvoir Exécutif. A l’appui de cette déclaration, des instructions, des documents venant des hautes instances de la République ont été produits par les victimes, comme pièces à conviction.

- Les abus et violations du Tribunal Criminel Spécial (TCS), notamment : violation des délais de garde à vue ; violation du secret de l’instruction ; des droits de la défense ; du principe de la chose jugée ; du principe hiérarchique de l’organisation judiciaire, à savoir le non-respect des décisions prises par une instance juridictionnelle supérieure ; le non-respect de la présomption d’innocence pour la plupart des justiciables.

- L’opération épervier est partiale, pratique une justice à deux vitesses ou au faciès, et ce travers apparaît clairement dans le covidgate en cours en ce moment. A cet effet, l’on constate que :

* dans la même affaire ou pour des affaires similaires, certains sont arrêtés, jetés immédiatement en prison, parfois même avant toute enquête, et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement ferme, tandis que d’autres, dûment indexés par les organes d’enquête et de contrôle, notamment la CONAC, l’ANIF, le CONSUPE, sont laissés libres, en toute impunité.

* Plus grave encore, certains individus, incriminés par des audits internes et par les organes de contrôle sus-évoqués, sont autorisés à rembourser le corps du délit pour ne pas aller en prison ; alors que dans le même temps, d’autres sont condamnés à plus de 20 ans de prison ferme pour des montants dix fois moins élevés, très souvent pour des soupçons de détournement sans preuves, ou des délits montés de toutes pièces comme la « complicité intellectuelle ». Marafa Hamidou Yaya dira à cet effet, au cours d’un entretien avec Slate Afrique que : « Tout ce qu’il a trouvé pour me condamner est un fait de « complicité intellectuelle ». Pour cela, il s’est fondé uniquement sur ma relation amicale avec un des coaccusés au moment des faits. En passant, vous voyez les trésors d’invention nécessaires pour trouver la moindre base à ce qui équivaut à une condamnation à vie. », (Le choix de l’action : Mes dix ans au MINAT, pages 370 et 371), un délit inventé pour l’occasion, ajoutera-t-il.

Cette impunité dont jouissent certains citoyens a fait perdre toute crédibilité à l’opération épervier. Charly Gabriel Mbock, dit à cet effet : « Le bon sens est gravement dérouté lorsqu’il s’observe que pour les mêmes faits, dans un même pays, certains Camerounais sont littéralement persécutés pendant que d’autres, non satisfaits de ne pas être inquiétés, jouissent de promotions dans les organigrammes de l’État. Cette discrimination révèle un arbitraire sélectif qui fait injure aux lois et au droit. (…) Entre le discours moral sur l’urgence d’assainissement et l’immoralité des manœuvres et violences procédurales, la contradiction s’est avérée constante et croissante ; par effet cumulatif elle a fini par convaincre les plus sceptiques que le Cameroun s’est engagé dans un véritable ésotérisme … » : L’Opération Epervier au Cameroun : Un devoir d’injustice ? (Pages 1 et 2).

* La pratique des disjonctions multiples des procédures, dont le seul but est de s’assurer que certains prisonniers resteront en prison jusqu’à leur mort.

* La discrimination dans le processus de libération après le remboursement du corps du délit, disposition prévue par la loi. Certains prisonniers sont autorisés à rembourser le corps du délit et sont libérés, tandis que cette opportunité est refusée à d’autres, sans aucune explication et en violation flagrante de ladite loi.

Le cas du covigate est fort édifiant : plus de cinq mois après le déclenchement de ce scandale par l’entremise du FMI, c’est un silence tonitruant et une immobilité parfaite qu’on observe du côté des instances compétentes pour sanctionner les contrevenants dûment indexés par le rapport de la Cour des Comptes. On en vient à penser que si le FMI n’avait pas donné un coup de pied dans la fourmilière, ces détournements massifs de deniers publics seraient passés sous silence, couverts sous le sceau du silence. Le manque de réaction, les tergiversations, les atermoiements autour de la publication du rapport de la Cour des Comptes observés actuellement nous laissent penser qu’il y a des citoyens que l’on veut protéger ; des citoyens qu’on estime être au-dessus des lois, des intouchables qui jouissent d’une parfaite impunité.

En guise de mesure conservatoire visant à préserver l’intégrité de la fortune publique, les hauts responsables et gestionnaires des fonds covid-19 indexés auraient dû, à tout le moins, être démis de leurs fonctions. L’on déplore le fait que les mêmes responsables présumés détourneurs de deniers publics continuent à manier les fonds et probablement à piller les caisses de l’Etat tranquillement, impunément, au vu et au su de tous, ce qui est révoltant.

Au regard des dérives observées, l’on constate que l’opération épervier qui s’est voulue salvatrice au niveau de l’assainissement des mœurs, a dévié de sa trajectoire et s’est transformée en une opération de chasse aux sorcières et de règlements de comptes politico-judiciaires. Tous ces abus, ces violations répétés des lois, règlements et procédures ont totalement discrédité cette opération, et en passant, fait chuter l’institution judiciaire de son piédestal, tout en salissant l’image de marque de notre pays, tant à l’intérieur que sur le plan international.

Aujourd’hui, l’institution judiciaire camerounaise est à la croisée des chemins, elle est sommée de réagir promptement face à l’alternative qui s’offre à elle :

1 – soit rectifier le tir en mettant en prison TOUS les responsables du covidgate, pas seulement les sous-fifres, afin de laver sa réputation ternie au niveau national et international, et de retrouver sa crédibilité et ses lettres de noblesse d’antan ;

2 – soit continuer à garder un silence complice et coupable, ne rien faire afin d’épargner certains justiciables jugés intouchables, et dans ce cas, au Cameroun, on ne parlera plus de Justice mais de haute mafia politico-judiciaire. L’opération épervier, qui aura ainsi montré son vrai et hideux visage, sera couverte d’opprobre et sera enterrée définitivement. EN TOUTE LOGIQUE, DANS CE DERNIER CAS, TOUS LES PRISONNIERS DE L’OPÉRATION ÉPERVIER DOIVENT ÊTRE LIBÉRÉS.

OUVRAGES PUBLIÉS SUR LE ROULEAU COMPRESSEUR ET L’OPÉRATION ÉPERVIER

TITUS EDZOA : Méditations de Prison : Echos de mes Silences, Editions Karthala.

JEAN-MARIE ATANGANA MEBARA : Lettres d’Ailleurs : Dévoilements préliminaires d’une Prise de l’« Epervier » du Cameroun : Editions l’Harmattan, Paris, décembre 2016.

JEAN-BAPTISTE NGUINI EFFA : De la Tour Elf à la Prison Centrale de New-Bell : Histoire d’une déchéance sociale injuste et réflexions sur la gouvernance au Cameroun ; Editions l’Harmattan, Paris, 2011.

URBAIN OLANGUENA AWONO : Mensonges d’État : Déserts de République au Cameroun ; Editions du Schabel, février 2016

MAÎTRE BLACK YONDO : Une Justice qui vous Broie ; Affaire Maître Lydienne Yen Eyoum : Une justice sous influence ; Editions l’Harmattan, Paris, 2017.

CHARLY GABRIEL MBOCK : L’Opération Epervier au Cameroun : Un devoir d’injustice ? Kiyikaat Editions, Montréal, octobre 2011.

MARAFA HAMIDOU YAYA : Le Choix de l’action : Mes dix ans au MINAT ; Les Editions du Schabel, Yaoundé, septembre 2014.

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