Cameroun : Paul Biya organise finalement la marche blanche de Maurice Kamto (Kalara)

Placé en détention pour avoir organisé des « marches blanches » pour contester les résultats de la dernière Présidentielle d’octobre 2018, l’homme politique a eu droit à une marche pacifique après sa libération ordonnée par le président de la République au soir du grand dialogue national.

Maurice Kamto, président national du MRC

Retour sur les huit mois d’affrontements judiciaires qui auront tenu en haleine l’opinion publique et suscité des pressions diplomatiques diverses et multiformes sur le régime de Yaoundé. C’est une foule immense qui a accompagné le Pr Maurice Kamto, dans l’après-midi de samedi 5 octobre dernier, de la prison principale de Kondengui, où il séjournait depuis début février 2019, pour son domicile au quartier Santa Barbara à Yaoundé. L’homme politique a eu droit à une procession improvisée, peu après sa sortie de prison, procession qui n’a cessé de prendre de l’ampleur au fur et à mesure qu’il se dirigeait vers son domicile.

Les forces de police ont dû même se mettre à son service à un moment pour encadrer ses militants et admirateurs, et pour mettre un peu d’ordre chez lui, jusqu’à ce qu’il intègre son domicile après avoir dit un mot de remerciement à ses nombreux accompagnateurs. C’est un contraste saisissant au vu des faits qui ont servi de prétexte, pendant presque huit mois, à l’incarcération du principal opposant au régime du président Biya.

La veille au soir, jour de clôture du grand dialogue national, un tweet signé du président Biya indiquait que ce dernier avait décidé « d’ordonner l’arrêt des poursuites judiciaires contre certains responsables et militants des partis politiques, notamment le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), arrêtés et détenus pour des faits commis dans le cadre de la contestation des résultats de la récente élection présidentielle ».

Ce vendredi 4 octobre 2019, un communiqué du secrétaire général de la présidence de la République publiée dans les journaux parlé et télévisé de l’office public de radio et télévision d’État, la CRTV, avait confirmé l’information, en précisant qu’elle participait aux mesures d’apaisement prises par le président de la République, pour décrisper la vie politique nationale. Dès le samedi matin, sans que l’événement fasse l’objet d’une publicité dans les médias publics, une audience spéciale du tribunal militaire de Yaoundé a été organisée pour donner une suite immédiate à l’instruction présidentielle. L’opposant camerounais et ses alliés et militants ont donc eu raison à une marche gratuite et encadrée par les forces de l’ordre, au sortir de leur prison.

Le président du MRC, Maurice Kamto et la plupart des leaders politiques qui ont soutenu sa candidature à l’élection présidentielle d’octobre 2018 avaient décidé de contester les résultats officiels de cette consultation électorale peu après leur proclamation par le Conseil constitutionnel. Dans le cadre de la résistance organisée par la coalition formée autour de sa candidature, l’idée des « marches blanches » va voir le jour.

L’homme politique appelle ses partisans à manifester principalement contre ce qu’il appelle hold-up électoral, mais aussi pour réclamer l’arrêt de la guerre dans la zone anglophone du pays et l’application des sanctions à l’encontre des dirigeants gouvernementaux coupables d’avoir été à l’origine du report de l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations au Cameroun pour cause.de chantiers non livrés.

Hold-up électoral

À la suite de la toute première série des manifestations publiques organisées le 26 janvier 2019 dans de nombreuses villes du pays, la police va faire usage de balles dites « non létales » à l’encontre de certains manifestants dans la ville de Douala. Informé de la situation, le leader du MRC va se rendre à Douala avec une partie de son état-major pour apporter du soutien à ses camarades.

Alors qu’il est en réunion 48 heures plus tard au domicile de M. Albert Nzongang, l’un de ses soutiens à Douala, il sera pris en otage par la police avec tout le contenu humain du domicile de son hôte. Ils sont tous interpellés et conduits à Yaoundé dans des conditions inhumaines. C’est le début du calvaire de l’enseignant de droit et de ses partisans.

En fait, sous la houlette des responsables de la préfectorale, la police a procédé le 26 janvier à des interpellations dans plusieurs localités du pays, notamment dans certains centres urbains des régions de l’Ouest, du Littoral et du Centre. Toutes les personnes ainsi interpellées vont être déportées à Yaoundé puis placées dans un premier temps en détention administrative par le préfet du Mfoundi, M. Tsila Jean-Claude, avant de faire l’objet d’une détention judiciaire.

Certains ont été remis en liberté, mais il y en a, parmi les manifestants de Yaoundé, qui sont présentés devant le juge correctionnel pendant que d’autres feront l’objet d’une traduction devant le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire de Yaoundé. Ces derniers seront inculpés par le juge d’instruction militaire de diverses infractions criminelles, notamment l’insurrection et l’hostilité contre la patrie.

C’est dans ce lot que se trouvent tous les leaders du MRC et de ses partisans politiques interpellé, notamment l’économiste Christian Penda Ekoka, le chanteur Abe Abe Philippe Gaston plus connu sous son nom d’artiste Valsero, mais aussi Paul Éric Kingue, le directeur de campagne de Maurice Kamto, le professeur de science politique Alain Fogue et Albert Nzongang.

Ils sont placés en détention avec leurs militants, les uns à la prison centrale de Yaoundé, les autres à la prison principale. Le gouvernement a pris prétexte des saccages perpétrés le 26 janvier dans certaines représentations diplomatiques du pays, notamment en France et en Allemagne, par des Camerounais se réclamant d’une Brigade dite anti-sardinade (BAS) pour engager des poursuites judiciaires contre M. Kamto et ses partisans pour crimes.

Habeas Corpus

En fait, au cours de leurs descentes furieuses dans les ambassades, certains de partisans de la BAS ont détruit, en marge des casses, des effigies du président de la » République, Paul Biya, pendant qu’ils revendiquent la victoire de Maurice Kamto à l’élection présidentielle.

C’est le début d’une escalade judiciaire qui va durer plus de huit mois. Alors que Maurice Kamto et ses partisans contestent la compétence du tribunal militaire pour juger des civils, le processus judiciaire se poursuit de façon imperturbable. Un collectif d’avocats est mis sur pied pour la défense des mis en cause. Ce dernier va multiplier des recours pour obtenir notamment la remise en liberté des militants politiques, en dénonçant les violations de leurs droits.

En chœur, les magistrats chargés de l’examen des dossiers de demande de remise en liberté rejettent systématiquement les requêtes introduites par le collectif, aussi bien le président du Tribunal de grande instance du Mfoundi et ses collaborateurs que les juges de la Cour d’appel du Centre.

Entre-temps, le tribunal de première instance de Yaoundé-centre administratif aura condamné à un an de prison certains manifestants interpellés à Yaoundé, le 21 janvier 2019, notamment pour attroupement. Une seconde marche blanche est organisée le 1er juin 2019.

Elle donnera lieu à d’autres interpellations de responsables et militants du MRC, parmi lesquels le 1er vice-président national, l’ingénieur agronome Mamadou Mota. Les troupes du MRC ne cessent de s’accroître dans le pénitencier de la prison centrale de Yaoundé-Kondengui, où les nouveaux détenus sont gardés. Ces militants y ont rejoint les personnes détenues dans le cadre de la crise anglophone.

Mamadou Mota

Alors que les batailles judiciaires se poursuivent, aussi bien au plan international, notamment devant le Groupe de travail de l’Organisation des Nations Unies sur la détention abusive, qui a vu atterrir sur sa table 150 requêtes tout d’un coup, mais aussi l’Union africaine, une révolte éclate à la prison centrale de Kondengui le 22 juillet 2019. Les détenus de la crise anglophone manifestent pour leur remise en liberté immédiate. Ils seront rejoints par certains militants du MRC, qui exigent que le ministre de la Justice en personne vienne discuter, avec eux, de leurs conditions de détention jugées inhumaines, mais aussi, et surtout des lenteurs judiciaires.

Ce 22 juillet 2019, lorsque le soleil se couche, certaines installations de la prison sont incendiées par des brigands sortis des quartiers dangereux de la prison : la bibliothèque, certains bureaux administratifs, la salle informatique et l’atelier de couture sont saccagés, voire incendiés. L’ancien PM, Inoni Ephraïm et l’ancien ministre de la Santé publique, Urbain Olanguena Awono sont sauvagement agressés, de même que certains de leurs codétenus… Les forces de l’ordre vont faire un assaut sur le pénitencier et procéder à de nombreuses interpellations.

Les militants du MRC et de la cause anglophone font l’objet d’une chasse particulière. Certains vont être molestés et sévèrement torturés dans les unités de police et de gendarmerie qui mènent l’enquête autour de la mutinerie, loin du regard et de la présence des avocats et familles des concernés, deux semaines après cette mutinerie, le tribunal de première instance de Yaoundé-Ekounou va abriter es audiences en session, au cours desquelles les 251 personnes interpellées à la prison de ondengui sont jugées quasiment a pas de course.

Certains vont écoper des peines de prison d’un à ans. M. Mamadou Mota fait partie des condamnés : il doit purger 2 ans de prison. Pendant les enquêtes, certains officiers de police judiciaire, notamment de la division de la police judiciaire du Centre, vont manœuvrer pour faire porter le chapeau de la mutinerie à Maurice Kamto. C’est du moins ce que certains de ses militants révèlent pendant les débats. Les peines de prison rapidement distribuées par le TPI d’Ekounou sont à l’origine de la prolongation du séjour en prison de M. Mota et de certains activistes anglophones supposés, qui ont pourtant bénéficié eux aussi de l’arrêt des poursuites ordonnées par le chef de l’État.

Jeune Afrique

Ces décisions du TPI ont fait, pour l’essentiel, l’objet des recours devant la Cour d’appel du Centre, où elles attendent d’être réexaminées. Cette cour avait déjà rejeté, en l’absence de Maurice Kamto, le recours introduit contre l’ordonnance rendue le 11 juillet 2019 par le juge d’instruction du tribunal militaire de Yaoundé, qui avait renvoyé en jugement l’homme politique et ses 100 partisans, qui devraient être jugés publiquement pour 13 chefs d’accusation, notamment l’insurrection, la rébellion, l’hostilité envers la patrie, l’attroupement, les manifestations illégales, etc. La première audience de ce procès, le 6 septembre 2019, avait donné lieu à une forte militarisation du tribunal militaire et de ses environs, limitant l’accès à la salle d’audience. La seconde audience était prévue ce 8 octobre 2019. Elle n’aura plus lieu, l’affaire ayant été radiée du rôle du tribunal avec arrêt et abandon des poursuites...

Pour certains, comme l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique, le sort réservé au principal opposant actuel du président Biya et à ses codétenus, de même qu’à 333 prévenus de la crise anglophone est la résultante de négociations intenses entre le gouvernement et le Pr Kamto. Ce dernier, dit cette source, aurait même exigé que M. Ayuk Tabe, leader autoproclamé de l’État imaginaire d’Ambazonie, soit libéré, de même que les anciens secrétaires généraux de la présidence de la République, Jean-Marie Atangana Mebara et Marafa Hamidou Yaya. C’est une version que conteste farouchement le chef de file de ses avocats.

« Je suis formel, aucune négociation n’a eu lieu. La main tendue par le Pr Kamto par la voix de Me Moretti, réitérée dans sa lettre manuscrite de mai 2019 où il offrait de rencontrer M. Biya pour solder le passif de l’élection présidentielle n’a jamais été saisie. Il n’a rencontré aucun émissaire sinon ça se serait su. L’article de Jeune Afrique est une pure manipulation pour relativiser la force du combat du collectif des avocats et les innombrables pressions internationales qui ont appelé à la libération sans condition de nos clients. Dans ce sens, le désistement d’action du commissaire du gouvernement n’est pas anodin », a écrit Me Souop à l’attention de Kalara.

À la fin, plutôt que d’être poursuivi pour avoir organisé des « marches blanches », Maurice Kamto et ses alliés et militants sont sortis de prison et ont eu droit à une marche libre et pacifique pour leur libération. L’opposant n’était plus escorté comme un grand bandit. 11 a été accompagné par une police citoyenne. 11 a suffi d’une parole du président de la République, au nom de l’apaisement, pour que celui qui avait quasiment été érigé en ennemi public N° 1 soit librement accompagné et célébré par ses partisans. Est-ce la fin d’une époque ?

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