Christian Djoko : « En refusant de voter, on refuse de donner son assentiment à un régime injuste »

Le juriste Christian Djoko a envoyé à la rédaction de Lebledparle.com une tribune dans laquelle, il analyse l’appel au boycott des municipales et législatives du 9 février 2020, lancé par le MRC, le CPP et certains acteurs de la société civile.

Alain Christian Djoko - DR

Le philosophe pense dans un premier temps que le double scrutin local de dimanche prochain est une farce électorale. Ensuite, il montre que la campagne du boycott est un véritable caillou dans la chaussure du régime de Yaoundé. « Le boycott à l’heure actuelle met définitivement le Renouveau dos au mur et constitue un ingrédient nécessaire à l’inévitable transition politique au Cameroun », pense l’analyste politique.

Lisez attentivement l’intégralité de la tribune.

BOYCOTTEZ LES ÉLECTIONS ?

Je pense qu’il n’est pas très tôt pour féliciter le RDPC pour sa large et brillante victoire aux élections législatives et municipales du 9 février. Oui, vous lisez bien, il s’agit de félicitations adressées au RDPC. Car il ne fait aucun doute que le parti-État remportera ces élections.  En plus des moyens de l’État dont il dispose, il peut compter sur la collaboration du Conseil Constitutionnel et le Code électoral taillé sur mesure pour voler de victoires en victoires.

*La farce électorale*

Mais pourquoi, tout en étant assuré de remporter une majorité quasi-soviétique lors des élections prochaines, le parti-État s’inquiète-t-il du mouvement de boycott lancé par le CPP de Kah Walla et le MRC de Maurice Kamto

Avant de répondre spécifiquement à cette question, il n’est peut-être inutile de souligner que l’organisation des élections municipales et législatives de février 2019 par le régime Biya répond au moins à trois objectifs :

  1. 1. Reprendre le contrôle de l’initiative et l’actualité politique au MRC et aux ambazoniens
  2. 2. Tendre un guet-apens politique au MRC. La participation de ce parti aux élections serait alors apparue comme un retournement de veste, un désaveu de ce qui a été au cœur de son plan de résistance contre le hold up électoral de 2018, à savoir le Code électoral taillé sur mesure pour le RDPC et la proclamation de Paul Biya comme président élu du Cameroun.
  3. 3. Assoir sa légalité et prétendre à une légitimité

Autant dire que l’appel au boycott lancé par le MRC et le CPP apparaît pour le régime comme un véritable obstacle à la réalisation des objectifs susmentionnés.

Mieux encore, le simple fait que le régime et ses affidés s’inquiètent de la non-participation aux pseudos-élections du 9 février montre à suffisance que la stratégie du boycott n’est pas sans force. Le régime pourra (au moyen de pratiques frauduleuses) se targuer d’avoir la légalité de son côté au lendemain de la proclamation des résultats, mais il a bien conscience que légalité ne rime pas toujours avec légitimité. Le boycott lui enlève cette légitimité, cette crédibilité, ce souffle politique qu’il recherche vainement depuis au moins 2016.

J’insiste pour le dire. Dans le contexte politique actuel de fin de règne et de fragilité évidente d’un régime autrefois tout puissant, chaque détail compte. Voilà pourquoi en dépit du fait qu’il est déjà assuré de remporter les élections par toutes sortes de mécanismes, il mène une campagne acharné contre le boycott. Voilà pourquoi des professeurs comme Justine Diffo et Luc Sindjou peuvent toute honte bue dévoyer leur magistère pour criminaliser l’appel au boycott. Le régime (j’insiste là-dessus) a besoin d’une participation forte pour tenter de s’acheter une crédibilité. Il faut d’ailleurs crainte qu’en désespoir de cause, il se livre à un bourrage des urnes pour augmenter le taux de participation.

*Le boycott comme acte de résistance*

Analysons deux arguments citoyens en faveur du vote. Certains allèguent que voter est un devoir citoyen. Dans le contexte d’une gouvernance corrompue et autoritaire comme la nôtre, cet argument est foncièrement malsain. Il est erroné de voir dans l’élection le symbole de la démocratie, alors qu’elle n’en est que l’instrument. Un instrument, qui plus est, limité compte tenu de la centralisation des pouvoirs au Cameroun. En fait, croire que l’élection fait la démocratie, c’est croire que réussir au concours de l’ENAM (section magistrature) fait de vous un bon magistrat. Sans libertés fondamentales et contre-pouvoirs fonctionnels, la démocratie disparaît et les élections deviennent une triste et mensongère pantomime de ce qu’est la démocratie. On remarquera à cet égard que les élections étaient nombreuses et légales sous les dictatures de Mobutu ou Bokassa.

Cela dit, j’entends également certains affirmer qu’appeler au boycott c’est faire le lit du défaitisme et de résignation. Vraiment ? En plus de signaler que le refus de voter est un acte éminemment politique, on est aussi en droit de se demander ce que la participation aux différentes élections depuis l’avènement du multipartisme à apporter comme changement substantiel dans le quotidien des camerounais. La charge de la preuve est du côté des partisans du vote. Mais en attendant, on notera que si la non-participation ne débouchera peut-être pas à court terme sur une véritable révolution politique, la participation non plus ne peut induire une transformation substantielle de ce pays plongé depuis 37 ans dans la pétaudière, le népotisme, le tribalisme, la malgouvenance et les injustices sociales criardes.

En refusant de voter, on refuse de donner son assentiment à un régime injuste. On lui refuse la légitimité dont il aimerait se draper. On refuse d’être la caution morale d’un régime qui privilégie sans cesse l’argument de la force au détriment de la force de l’argument. En refusant de voter, on fait confiance à l’avenir. Le boycott à l’heure actuelle met définitivement le Renouveau dos au mur et constitue un ingrédient nécessaire à l’inévitable transition politique au Cameroun.

Du reste, s’il est vrai que les élections législatives et municipales auront permis au régime d’avoir un peu de répit face à une pression politique de plus en plus intenable, il va sans dire que sa victoire certaine ne résoudra aucun problème : Ni la crise politique majeure née du contentieux post électoral de 2018, ni la crise anglophone. À vouloir toujours mettre la charrue avant les bœufs, on finit par aggraver le problème qu’on prétend résoudre. Le déni et la condescendance ne seront jamais des solutions politiques viables et efficientes. Il faut se parler. En attendant boycottons le simulacre d’élection à venir.

Christian Djoko

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