Point de vue : « la déflagration de Sangmélima confirme que le Cameroun est véritablement en proie à un péril jeune »

Georges-Alain Boyomo revient sur les récents événements de Sangmélima. Lebledparle.com vous propose l'intégralité de l'éditorial du directeur de publication du quotidien Mutations de ce lundi 14 octobre 2019.

Georges Alain Boyomo, DP de Mutations - capture photo

Sangmélima, la brute

Alors que la symphonie du grand dialogue national (Gdn) berçait encore les esprits, gratifiant le chef de l’Etat d’un état de grâce inespéré et d’une nouvelle virginité politique, la chronique retiendra que le son discordant, le tout premier, a retenti à Sangmélima, le chef-lieu du département d’origine de Paul Biya, à savoir le Dja et Lobo. L’ironie de l’Histoire est particulièrement cynique, implacable.

Un jeune homme, natif du coin, tué et… patatras. Lestée par cette grimace saumâtre du vivre-ensemble dont elle a été le théâtre, Sangmélima la coquette, Sangmélima la propre, a pris le visage hideux d’une cité haineuse et xénophobe.

La chasse à l’étranger et les pillages qui ont secoué la semaine dernière cette mosaïque sociologique, ce Cameroun en miniature, ont démontré que la ville de feu François Essame (ancien maire de Sangmélima), alias Bernard Tapie, n’est qu’un sépulcre blanchi, qui paraît beau au dehors, mais qui, au-dedans est plein d’impuretés. En la colombe qu’incarne Sangmélima sommeillent finalement d’intraitables faucons. Au point de susciter l’organisation d’un « dialogue intercommunautaire », moins d’une semaine après le Gdn !

Sangmélima nous parle. Elle s’adresse à tous les Camerounais. Il n’échappe à personne que cette éruption de violences inter ethniques survient au moment où des messages de haine et d’exclusion sont diffusés sur les réseaux sociaux et des médias classiques. La dernière élection présidentielle a servi de terreau fertile, du moins a poussé des officines et des leaders d’opinion, pour des raisons inavouées, à réveiller la bête sauvage du tribalisme. D’évidence celle-ci agit comme un poison lent dans le corps social.

Il y a fort à parier que Sangmélima ne sera pas sa dernière victime. Chose curieuse, les fantassins de la division qui se recrutent dans différents camps ont souvent bénéficié d’une étonnante bienveillance… Demain n’est donc pas la veille du cessez-le-feu entre ces va-t-en guerre.

Les émeutes de Sangmélima ont également remis sur la sellette la crise entre l’élite et la jeunesse. Il s’agit quasiment d’un hommage post-mortem à Charles Ateba Eyene, l’auteur du livre « Les paradoxes du pays organisateur, élites productrices ou prédatrices : le cas de la province du Sud-Cameroun à l’ère Biya (1982-2007) ».

Laminés par le chômage, faute de solutions offertes par le gouvernement et la nombreuse élite locale, des jeunes du Dja et Lobo ont choisi le raccourci indigne du pillage des boutiques des « étrangers », qui, eux, gagnent leur vie à la sueur de leur front. Dans le procès qui s’ouvre ainsi contre cette élite, lequel a été porté auprès de qui de droit, le jeu de massacre a d’ores et déjà commencé et tout le monde s’échine à montrer patte blanche…

Par-dessus tout, la déflagration de Sangmélima confirme que le Cameroun est véritablement en proie à un péril jeune. Une jeunesse frustrée, désœuvrée, très peu associée à la prise de décision stratégique reste et demeure une bombe à retardement. A voir ces jeunes se livrer à des actes de vandalisme et de pillage, rappelle ces scènes de chute de régimes vomis par le peuple. A l’occasion, la population crie généralement sa colère, en cassant, mais surtout en « récupérant » violemment ce qui lui a été indûment pris par la nomenklatura. Il est sans doute temps d’éviter qu’on en arrive là.

Georges Alain Boyomo

*In Mutations du 14 octobre 2019

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