Christian Djoko : « Paul Biya n’est plus maître du temps »

Au Cameroun, le président Paul Biya a annoncé mardi dans un discours à la Nation la convocation d'un grand dialogue national fin septembre pour tenter de mettre fin à la crise dans les régions anglophones. Dans une publication d’après discours, Christian Alain Djoko, juriste et philosophe fait un décryptage du discours présidentiel. L’analyste politique parle d’un discours de désespoir, qui montre en effet que le locataire d’Etoudi n’est plus mettre du temps des horloges politiques au Cameroun comme à une certaine époque. Lebledparle.com vous propose l’intégralité du texte.

Paul Biya discours du 10 septembre 2019 - capture vidéo

- Le discours du désespoir-

Bien naïf est celui qui a pensé un seul instant que Biya prenait la parole ce mardi pour annoncer sa démission. Pour quelqu’un qui a construit son système politique autour de la préservation de son pouvoir, cela ne faisait aucunement partie des hypothèses.

Il y a longtemps que Paul Biya ne s’imagine en vie sans le pouvoir. Il rêve d’un destin funéraire à la Houphouet Boigny, c’est-à-dire mourir au pouvoir. Et il fera tout pour le réaliser.

Comme il fallait s’y attendre donc, en lieu et place d’une démission (seule annonce qui aurait donné un caractère historique à cette sortie), Paul Biya s’est livré à un exercice de communication sur fond d’enfumage politique.

Après la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme, le Comité national de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration, voici venu le temps du « dialogue national ». Disons rapidement quelque chose à propos de cette énième triangulation. Politiquement, ce dialogue vise surtout à isoler Kamto et les ambazoniens. Il vise également à donner l’illusion à celles et ceux qui y participeront qu’ils ont leur mot à dire sur des orientations pourtant décidées d’avance. Bref, comme la Tripartite jadis (30 octobre -15 novembre 1991), ce dialogue accouchera d’une souris. Car il est vain à l’heure actuelle d’envisager sérieusement une sortie de crise au Cameroun sans entreprendre des négociations (je dis bien négociation et non dialogue) avec les ambazoniens et Kamto.

*Tout changer pour que rien ne change*

Plus largement, ces mesures cosmétiques obéissent à 4 autres objectifs :

  1. 1. Reprendre la main de l’initiative et le contrôle du calendrier des événements
  2. 2. Court-circuiter les initiatives nationales et internationales (La conférence anglophone, Symposium organisé par le forum des anciens chefs d’états africains, etc.) qui mettraient à mal son orgueil et son autorité
  3. 3. Calmer l’impatience des chancelleries occidentales
  4. 4. Réaffirmer son autorité sur le landerneau politique Cameroun

Sans doute, les stratèges du régime en place savent que la crise anglophone s’est installée (hélas) pour durer. Ils savent également que Paul Biya ne fait probablement plus partie de la solution. Néanmoins, ils veulent d’une part gagner du temps et d’autre part donner l’impression que l’homme du 6 novembre agit encore. Le régime Biya veut surtout, disais-je plus haut, reprendre le contrôle de l’actualité et de l’initiative. Car ce faisant il espère déplacer vers la « partie anglophone », les conséquences politiques et militaires d’une éventuelle dégradation de la situation politique et humanitaire. Hostile à tout dialogue avec les « ambazoniens », Paul Biya veut néanmoins revêtir la figure de l’artisan de paix qui affronte les apôtres du chaos.

*Esclave du temps*

Il faut se rendre à l’évidence, il n’est plus maître du temps. Son agenda lui est imposé par le cours des événements. Le seul fait de s’adresser exceptionnellement au peuple camerounais ce mardi 10 septembre, témoigne à suffisance du fait qu’il est loin d’être serein.

C’est un homme fatigué, abîmé, craintif, inquiet qui est apparu à la télé. Le ton autoritaire, véhément et martial ne parvenait pas à masquer le visage défait d’un pouvoiriste de plus en plus acculé dans ses derniers retranchements. Celui qui a longtemps mené d’une main de fer le pays n’est plus que l’ombre de lui-même. Lui qui a longtemps imposé un rythme indolent à la vie politique camerounaise est aujourd’hui à la remorque de la cadence imposée par les deux principales forces politiques du moment : Kamto et les ambazoniens. Même les passages « va-t-en en guerre » de son adresse inhabituelle à la nation ressemblaient davantage aux derniers soubresauts d’un malade qu’à la vigueur d’un dirigeant confiant de son autorité morale et politique.

En fait, Paul Biya ne veut pas perdre la face. Comme Mobutu au crépuscule de son règne, il est nostalgique de cette époque où il jouissait de tous les pouvoirs y compris celui du droit de vie ou de mort sur ses adversaires. Cette époque est révolue. Il faudra s’y faire.

J’ai d’ailleurs la faiblesse de penser que son silence aurait été sans doute préférable et plus éloquent que cette sortie médiatique. Car au final, il a peut-être, le temps d’un discours, apaisé les craintes (abdication) à peine dissimulées de ses laudateurs, mais il a surtout renforcé la détermination de l’immense majorité des camerounais qui souhaite le voir quitter le pouvoir.

Une autre occasion manquée d’entrer dans l’histoire. Entretemps, c’est l’avenir fragile et incertain du Cameroun qui se joue.

*Christian Djoko*

Newsletter :
Déjà plus de 7000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Le Bled Parle à ne pas manquer !