Christian Djoko : « À l’exception de Kah Walla, aucune femme n’a jusqu’ici présidé aux destinées d’une importante formation politique »

Dans une Chronique Christian Djoko (Éthicien, juriste et philosophe) montre que les femmes dans tous les compartiments de la société sont toujours en seconde zone. Il appelle à la reconsidération de la femme au Cameroun.

Christian Djoko - DR

Femmes et politique au Cameroun

L’histoire retiendra qu’il n’y aura eu aucune femme candidate à la présidentielle de 2018 au Cameroun. Même dans les états-majors des partis, elles demeurent peu visibles. Cette invisibilisation des femmes en politique est loin d’être une réalité contingente ou conjoncturelle. En effet, selon les statistiques actuellement disponibles, la représentativité des femmes aux sein des différentes instances du pouvoir politique est extrêmement faible. Celles-ci demeurent ultra minoritaires dans les postes décisionnels ou de direction.

Entre marginalisation et invisibilisation

En 1980 on avait 5 femmes et 43 hommes au gouvernement, soit 10, 42 % de femmes. En 2006, le gouvernement était composé de 6 femmes et 55 hommes en 2006 soit 9, 84%. En octobre 2018, le gouvernement camerounais ne compte que 7 femmes ministres, une ministre déléguée et deux secrétaires d’État sur un total de 64 membres.

En plus du caractère décroissant de la participation féminine au gouvernement, il est également important de souligner qu’aucune femme n’a occupé le poste de « Premier ministre », chef du gouvernement. La quasi-totalité d’entre elles n’ont d’ailleurs jamais occupé un poste régalien (économie, défense, justice, administration territoriale, sécurité). Elles sont généralement confinées à des postes genrées et dont les dénominations en disent long sur la conception paternaliste et masculiniste que certains gérontocrates au pouvoir se font du pouvoir étatique et du rôle de la femme dans la société : Ministère des affaires sociales, ministère de l’éducation de base, ministère de la condition féminine. 

L’inventaire de la réalité permet également de constater qu’à l’exception de Kah Walla, aucune femme n’a jusqu’ici présidé aux destinées d’une importante formation politique. À quelques exceptions près, elles occupent très souvent des fonctions de propagande ou d’animation folklorique au sein des partis. Autant dire que leur supériorité numérique dans la société est inversement proportionnelle à leur présence dans les arcanes du pouvoir politique et décisionnel. Aussi compétentes soient-elles, elles sont rarement investies comme têtes de liste aux élections municipales, législatives ou sénatoriales. Si la nomination en 1972 de la première femme ministre (Delphine Tsanga) avait affolé le cœur des conservateurs et voûté le dos des phallocrates de l’époque, force est de constater que la scène politique camerounaise demeure 46 ans après confisquée par les hommes qui tel un boys club décident entre eux. 

Une discrimination systémique

Cette invisibilisation des femmes va au-delà de la politique pour s’étendre à l’ensemble de l’activité économique et sociale. En effet, les femmes disparaissent de l’organigramme au fur et à mesure que l’on monte dans l’échelle des responsabilités et des instances décisionnelles. Même dans les professions où elles sont majoritaires comme la santé ou l’enseignement, les hommes occupent la plupart des postes décisionnels. À titre d’exemple, aucun hôpital majeur n’est dirigé par une femme. Cette marginalisation ou effacement de la gente féminine n’est pas récente. Dans son ouvrage Cameroun : Qui gouverne? De Ahidjo à Biya, l’héritage et l’enjeu publié en 1983, Pierre Flambeau Ngayap soulignait déjà « .. que le fait d’être femme ne favorise pas l’accès aux fonctions directoriales…; en vingt-quatre ans, sept femmes seulement (soit 1,8% de l’effectif total de la directoriale) sont devenues directeur d’administration centrale » (p. 165). Dans le même ordre d’idées, le professeur Roger-Gabriel Nlep affirme en 1986 dans un livre issu de sa thèse de doctorat que « l’équilibre observé au niveau de la répartition globale de la population s’est vite transformé en un déséquilibre exorbitant quant à la position des femmes dans l’appareil administratif […] la plupart des emplois supérieurs échappent presque totalement au sexe féminin. […] Aucune n’a été, à ce jour, nommée conseiller technique, chargée de mission ou attachée à la présidence. […]il n’est donc pas exagéré, s’agissant du fait féminin dans notre administration, de parler d’un véritable « apartheid sexuel ». 

Pour justifier l’invisibilisation des femmes dans les sphères de pouvoir, il n’est pas rare d’entendre dire qu’« elles ne seraient pas intéressées », « pas assez compétentes », « trop occupées avec les affaires familiales », « pas assez intrépides, combatives, déterminées », etc. Ces poncifs éculés visent surtout à maintenir un statu quo tout en masquant la cause racinaire d’une discrimination de moins en moins défendable.

En réalité, la sous-représentation des femmes en politique et dans les sphères de décisions est la conséquence conjuguée de la conception encore très phallocratique du pouvoir, de l’absence de volonté politique et de la survivance de quelques atavismes culturels. Dans l’imaginaire populaire camerounais  féminin et masculin), l’idée du pouvoir reste encore fortement rattachée à la gente masculine. Suivant cette conception, la femme est celle qui doit aplaventrisme à l’homme (mari, frère et père). C’est donc en tant qu’être dominé, voire subalterne qu’elle fait quelque fois son intrusion dans l’espace public qu’est la sphère politique.

Cette situation de marginalisation et d’invisibilisation des femmes en politique ne constitue cependant pas une réalité indépassable. Des solutions de rechanges existent. Cela passe par le droit, la volonté politique et l’éducation.

Féminiser la vie politique

Féminiser la vie politique ce n’est pas accorder des faveurs aux femmes. Il s’agit plutôt de corriger une injustice en rendant les voies carrossables pour toutes et tous. À ce sujet, il est à noter que depuis le 28 mai 2009, le Cameroun est État-partie au Protocole de Maputo qui consacre « l’institutionnalisation de la parité dans le domaine politique » ainsi qu’une grande « implication des femmes dans le processus de prise de décision ». Fort de cet engagement et dans l’optique d’améliorer le niveau de participation de la gente féminine à la vie politique, le législateur camerounais doit faire de l’absence de parité homme-femme un facteur rédhibitoire et un motif d’irrecevabilité d’une liste électorale. Une telle disposition incitera les partis à intégrer davantage de femmes au sein des instances politiques et en amont des échéances électorales.

Par ailleurs, tous les candidats et candidates à l’élection présidentielle doivent dorénavant s’engager à constituer un gouvernement paritaire et à adopter un cadre juridique interne qui impose la parité lors des différentes consultations électorales (municipales, législatives et sénatoriales). Il ne s’agit pas de faire des promesses populistes, démagogiques et fallacieuses. Ne rien promettre qu’on ne souhaite réaliser. Les candidats pourraient tout au moins s’engager à secouer nos traditions multiséculaires pour en élaguer les réflexes machistes dont le fondement a été progressivement divinisé à travers le temps.

En réalité, il ne faut jamais sous-estimer la puissance des symboles. Plus il y aura des figures féminines de premières importances en politique, plus il y aura des femmes prêtent à s’engager davantage. Ces figures seront inéluctablement sources d’inspirations pour de nombreuses filles et femmes à travers le pays. À travers leur présence, elles enverront un message simple et clair : il est possible de briser le plafond de verre qui freine, voire anesthésie l’engagement des femmes en politique. Cela dit, faire éclater les plafonds de verre ne doit plus reposer sur la force et le sacrifice de quelques femmes qui font encore office de défricheuses. Il est temps que la présence des femmes en politique devienne la règle d’or plutôt que l’exception.

Et à ceux et celles qui estiment qu’une telle mesure est radicale et excessivement ambitieuse, il est toujours bon de rappeler que toute ambition parait toujours trop grande pour ceux qui n’ont pas d’ambition. Soyons audacieux et faisons honneur à notre histoire. Le Cameroun a les moyens de devenir un champion du monde en matière de justice politique basée sur le genre. Une telle aspiration progressiste n’est pas un caprice politique, une jérémiade féministe ou une facétie d’inspiration occidentale. C’est un défi qu’une société doit se donner collectivement si elle veut corriger une injustice qui n’a que trop durée. Et quand bien même une telle revendication serait d’inspiration féministe, il faut être en insécurité dans sa masculinité pour se sentir menacer par le féminisme.

Construire l’avenir

Sur la trajectoire politique des femmes camerounaises, les buissons sont encore des cactus. En dépit de quelques avancées de façade, les discriminations sont toujours présentes.  La mauvaise herbe est si haute que les sentiers d’espérances d’autrefois se brouillent. Une buée semble s’accrocher sur la vitre progressiste inaugurée en 1945 par le droit de vote accordé aux femmes. Les élections de 2018 nous auront permis constater que le jeu politique et les cercles de pouvoir demeurent structurellement confisqués par la gente masculine. Il est plus que temps de déconstruire les préjugés phallocratiques qui retardent une plus grande participation des femmes en politique active.

Vivement que l’étoile dans le ciel lacté qui annonce un changement de régime soit également le signe qui préfigure un Cameroun qui refusera les assignations genrées et l’invisibilisation systémique des femmes en politique. Ce ne sont ni les éloges corruptibles ni les sympathies douteuses qui fleuriront leurs visages, mais l’engagement ferme de faire de l’égalité homme/femme en général et de la participation accrue des femmes en politique une réalité.

Insistons pour qu’il ne s’agit pas de singer l’Occident ou de multiplier quelques nominations « cache-misère » de la condition féminine en politique. Il faut secouer nos misères pour faire briller nos rêves. Le rêve d’un Cameroun meilleur est intimement lié à une plus grande participation des femmes à la vie politique. Autrement dit, soyons les tisserands d’un avenir où nos femmes, sœurs et filles n’auront plus à pâtir des doubles standards et des étouffoirs misogynes. Quand le Cameroun se féminisera politiquement le monde tremblera. 

Chronique précédemment publiée dans Mutations du lundi 12 novembre 2018

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