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Cabral LIBII – à propos de la lutte contre Boko Haram: « La meilleure stratégie serait de placer Boko Haram entre plusieurs feux »

Cabral LIBII - à propos de la lutte contre Boko Haram: « La meilleure stratégie serait de placer Boko Haram entre plusieurs feux »
Cabral Libii (c) Droit réservé

Cabral LIBII - à propos de la lutte contre Boko Haram: « La meilleure stratégie serait de placer Boko Haram entre plusieurs feux »

L’actualité au Cameroun ces derniers mois est dominée par les attaques répétitives de la secte islamiste Boko Haram. Après un long moment d’attentisme, le Président Paul Biya a finalement fait appel à la communauté internationale pour éradiquer la secte islamiste.

Mais en attendant de réduire à sa plus simple expression cette nébuleuse, La rédaction de Lebledparle.com est allé à la rencontre de Cabral LIBII LI NGUE, juriste, internationaliste, journaliste et enseignant à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’université de Yaoundé II au Cameroun. Avec ce leader d’opinion bien connu de l’espace médiatique camerounaise de part la pertinence de ses analyses et son franc parler, nous avons fait le tour des différentes questions au sujet de Boko Haram.

Le Cameroun a abrité le 16 février 2015 un sommet extraordinaire du conseil de paix et de sécurité de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale(CEEAC) dans le but de trouver une stratégie globale dans la lutte contre Boko Haram.Comment avez-vous trouvez cette initiative ?

Je fais une double appréciation de ce sommet : sur la forme et sur le fond. Sur la forme je salue l’initiative endogène prise, de réunir tous les pays de la CEEAC pour débattre collégialement du fléau terroriste. Je salue également l’intéressement dont ont fait montre les Etats concernés au travers de leur présence effective par leurs Chefs d’Etats ou représentants. Dans la même veine je salue la promptitude résolutoire qui débouche sur un engagement financier de l’ordre respectable de 50 milliards pour soutenir l’activité militaire au front. De telles rencontres qui ne s’inscrivent plus sous l’égide des occidentaux, participent de mon point de la prise de conscience progressive par les africains de la nécessité de mutualisation des efforts et énergies.

Sur le fond en revanche, quelques hypothèques demeurent. Les délais de contribution individuelle des Etats, les capacités contributives réelles des Etats ainsi que leurs quotas contributifs. La relative opacité observée ici, ravive dans la psyché collective les désillusions qui ont souvent suivi les mobilisations pompeuses au niveau régional ou sous-régional en Afrique. Bien plus, de tels rassemblement ne devraient pas se résoudre aux seules questions militaires. Des aspects économiques, sociaux, sociologiques, religieux et évidemment humanitaires présentent dans ce conflit, une importance qu’il serait erratique de minorer à un tel niveau de décision.

La grande curiosité de ce sommet c’est que le Nigeria n’était pas représenté . Comment analysez- vous cela lorsqu’on sait que la dite secte vient de cette partie du continent ?

La non présence du Nigéria à ce sommet est, je vous le concède, plutôt étrange. La raison juridique facile que l’on pourrait évoquer est celle de la nature de l’organisation internationale concernée. Il s’agissait en effet d’une session de la CEEAC tandis que le Nigéria appartient plutôt à la CEDEAO. Mais cette raison devrait vite s’évanouir par la pratique en la matière, qui est celle des invitations des Etats autres que ceux appartenant à la sphère géographique ou géopolitique. Les textes de la CEEAC comme ceux des autres organisations internationales le permettent. Du coup on se demande si le Nigéria a été invité ou pas ? Si non, il s’agit d’une inintelligible exclusion eu égard au caractère «  trans-sous-régional » de la menace, si oui, il s’agit alors d’une incompréhensible absence délibérée. Dans les deux cas, cela dénoterai d’une absence de collaboration qui de toute évidence serait préjudiciable à la dynamique en cours. Car la question du droit de poursuite demeure. Si celle-ci a toujours été une pomme de discorde entre le Nigéria et le Cameroun qui l’avait refusé un an avant de se le voir refuser, la participation du Tchad et des autres Etats ne saurait se résoudre à la seule riposte ou aux légères incursions. La meilleure stratégie pour le néophyte que je suis, serait de placer Boko haram entre plusieurs feux. Il est donc à craindre qu’en toile de fond, des questions de pré-carré s’invitent à nouveau dans ce conflit. On comprendrait alors pourquoi le Nigéria dans ce contexte préfère s’en remettre aux Etats-Unis…

On parle du déploiement de 8700 hommes sur le terrain dans les prochains jours . Est ce qu’on peut dire que la mort de Boko Haram c’est pour bientôt ?

D’abord attendons de voir le déploiement en question, en nombre et en logistique, avant d’épiloguer sur la « mort » de Boko Haram. Mais dans l’hypothèse de ce déploiement, l’on pourrait effectivement s’avancer à espérer. Encore faudrait-il que cela ne se résolve pas à la seule riposte, laissant comme c’est le cas actuellement à l’ennemi. Auquel cas, compte tenu de la longueur de la bande frontalière, même le doublement du contingent ne suffirait pas. En tout état de cause, tué, au sens de disparition totale, une menace terroriste est plus un idéal qu’autre chose. Car le plus souvent, ce sont des nébuleuses qui bien repoussées à leurs derniers retranchements, modulent souvent leurs agissements en attentats et autres actes isolés et espacés qui mettent à rude épreuve même les plus grandes puissances de ce monde. Mais il n’est pas interdit que la victoire totale vienne d’Afrique.

Si non quelle stratégie adopter de plus pour réduire à sa plus simple expression cette secte islamiste ?

Comme je l’ai dit plus haut, il faut conjuguer la stratégie militaire avec d’autres stratégies d’ordre sociologique, anthropologique, économique religieux. Un travail sur les peuplements de la zone de conflit est absolument à entreprendre. La scolarisation n’est pas en reste. La question religieuse avec les dérives qui s’y observent, oblige un travail de clarification profonde. Bien évidemment l’enclavement, la pauvreté sont autant de fléaux que le terrorisme lui-même puisqu’ils en sont le ferment. Dans l’extrême-nord Cameroun la pauvreté est devenue touristique !

Vous revenez d’une tournée dans l’Extrême Nord du Cameroun. Qu’est ce que vous êtes allé faire et quelle est l’ambiance qui y règne ?

Je suis allé dans cette partie du pays à la tête d’une équipe de travail qui s’y attelait à une collecte de données sur la démocratie et la gouvernance pour le compte d’un organisme panafricain. Cet exercice nous a conduits dans 14 arrondissements disséminés dans les six départements de la région. L’ambiance qui y règne mêle angoisse, méfiance et désarroi. Evidemment la militarisation est devenue coutumière…

Finalement quel est l’impact socio- économique de la menace Boko Haram en Afrique Centrale et au Cameroun en particulier ?

Certes, l’actualité militaire est prégnante. Mais la question socio-économique est très frappante quand vous y allez. Plusieurs opérateurs économiques dans la région de l’Extrême Nord Cameroun sont en banqueroute. Car il se déroulait une forte activité économique à la frontière. La fermeture des frontières, le ralentissement de l’activité économique en nocturne par l’interdiction des motos ont entrainé une inflation sans cesse galopante. A Blangoua, les pêcheries sont fermées. La non praticabilité de la Route Maroua-Kousseri entraine une déstabilisation économique de la sous-région, tout au moins en ce qui concerne le Tchad qui se trouve dans l’hinterland. Plusieurs commerçants se sont reconvertis. A cela vous ajoutez les fermetures d’écoles, des villages entiers désormais déplacés, cela vous donne un tableau des plus consternants.

Lors de son discours au corps diplomatique le 08 janvier dernier, le Président Paul Biya a déclaré : « A menace globale, riposte globale » .Comment comprendre cet « appel tardif » à la Communauté internationale ? 

Je crois que l’attentisme est un mode de gouvernance au Cameroun. Sauf que celui qui en est le maître le fustige régulièrement en le rebaptisant d’inertie. Il se dit, cela s’inscrit dans une sorte de sagesse millénaire du Président BIYA. Les merveilleuses conséquences sont donc là. Inutile de remuer le couteau dans la plaie me direz-vous ? Mais cette affaire affiche aujourd’hui un visage très préoccupant qui ne saurait absoudre ceux qui auraient pu être plus proactifs. Et les appels dans ce sens faits par plusieurs intellectuels et experts n’ont pas manqué. La condescendance et le mépris vis-à-vis de ceux qu’on a tôt fait de cataloguer d’opposants participent parfois d’une démarche aux conséquences imprévisibles. Le Tchad nous rappelle heureusement ce qu’il faut faire quand le feu accable le voisin…

Depuis un certain temps, l’on assiste à des marches à travers le pays pour soutenir les forces de défenses .Certains artistes (One love, Valséro…) sont allés dans le même sens à travers la composition des chansons appelant au patriotisme de tous les camerounais .Quel est l’impact que cela peut avoir dans la lutte contre Boko Haram ?

Lorsqu’on en est à appeler au patriotisme, cela me paraît préoccupant. Car ce devrait être instinctif. Il se passe qu’effectivement depuis la marche internationale d’indignation subséquente à l’attentat de Charlie hebdo, la marche est devenue une mode. Mais, deux choses semblent nous échapper : là-bas c’était instinctif et coordonnée et des Chefs d’Etats se trouvaient à la tête. Ce suivisme tardif me pose donc un problème de dispersion qui s’apparente à de sortes de récupérations opportunistes, pour rester décent… de plus l’évocation du patriotisme de mon point de vue devrait aujourd’hui interroger les rapports que nos gouvernants eux-mêmes entretiennent avec la patrie (fatherland en anglais-terre de nos pères). De plus, il faut aussi interroger la césure qui semble exister entre la classe dirigeante qui appelle au patriotisme et la base populaire. Tant que l’Etat du Cameroun n’inspirera pas une confiance absolue à celle que l’on éprouve quand on est sur « ses terres », le patriotisme restera un vain mot. Tant que des camerounais mourront au seuil des hôpitaux faute d’argent, tant que l’accès à une grande école restera l’apanage de quelques-uns, tant que fuir « ses terres » continuera à obnubiler nos compatriotes qui au péril de leurs vies s’en vont ailleurs en aventure, la patrie restera une vue de l’esprit. Mais ces questionnements n’enlèvent rien à la sincérité de nos artistes et autres vrais camerounais qui ont à cœur d’alléger tout au moins la charge morale de nos frères et sœurs au front qu’il faut féliciter avec déférence pour leur courage et leur sacrifice. En attendant que comme Idriss Deby leur Chef suprême daigne un jour leur rendre visite au front ou à l’hôpital. Qui vivra verra !

Un dernier mot a l’endroit de nos lecteurs ?

Qu’ils continuent à vous lire. Vous êtes sérieux.

© Entretien avec Hervé FOPA FOGANG, Lebledparle.com

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